mercredi 23 décembre 2009

Le Spectre de la rouge

On ne devrait jamais aller voir un récital de chant quelques jours après un récital de Cecilia Bartoli. Le spectre de la chanteuse restant omniprésent, il faudrait pouvoir s’imposer un délai de plusieurs semaines minimum avant de remettre les pieds dans un théâtre pour écouter une autre chanteuse lyrique, fût-ce une des plus grandes, comme Vivica Genaux, qui était ce lundi 13 décembre au Théâtre des Champs-Élysées. Le risque, sinon, c’est que tout paraisse un peu plus pâle. Et pourtant rares sont celles qui, après Cecilia Bartoli, peuvent se vanter de pouvoir tenir la route dans un air aussi redoutable que Agitata da due venti que Vivaldi a composé pour Margherita Giacomazzi dans son opéra la Griselda. Vivica Genaux est incontestablement de celles-là. La mezzo américaine se révèle une véritable acrobate des pyrotechnies vocales, ce qui tombe à pic puisque c’est cette dimension acrobatique qu’elle exploite dans son dernier disque enregistré à Parme lhiver dernier et paru chez Naïve au début du mois.

Le premier air, Come in vano il mare irato – un air de bravoure extrait de l’opéra Catone in Utica donne tout de suite la mesure de l’écriture lyrique vivaldienne avec une tempête vocale qui culmine dans d’extraordinaires vocalises. Et de la même façon qu’on parle de gothique flamboyant en architecture, devrait-on pouvoir parler aussi, dans le cas de Vivaldi, de « baroque flamboyant » en musique, tant les effets pyrotechniques déployés dans certains opéras du maître sont proprement spectaculaires. Les Italiens disposent d’une expression pour caractériser cette époque : ils parlent de barocco esasperato – ce qu’on pourrait traduire par « baroque exacerbé ».

Cette exacerbation des passions a peut-être atteint ce soir son point le plus haut avec le fameux air Alma oppressa, tiré de La Fida ninfa : Viviva Genaux campe une vestale dont la vertu est outrageusement offensée par les avances d’un berger imprudent qu’elle s’emploie donc à repousser glorieusement.

Pour accompagner ce cortège de passions, c’était Fabio Biondi, autre virtuose, qui dirigeait au violon son ensemble Europa Galante constitué d’une petite quinzaine de musiciens survoltés. Si, comme Cecilia Bartoli, la chanteuse arborait en première partie de concert un costume masculin noir avec un jabot blanc, puis, en seconde partie, une robe rouge, la composition du programme nous aura un peu déçu : quatre airs seulement en première partie de concert, trois autres en seconde partie, entrelardés ici d’une symphonie, là d’un petit concerto. Et ce ne sont pas les deux airs supplémentaires en bis, dont un interprété les yeux rivés sur la partition, qui auront pu rendre le change. Je ne voudrais pas me répéter mais, encore une fois, quand vous êtes habitué à voir Cecilia Bartoli empiler une quinzaine d’airs, dont certains durent plus de dix minutes et que, quelques jours après, vous découvrez une autre chanteuse qui s’illustre moins généreusement sur la scène, vous ressortez inévitablement frustré du concert. C’est dommage car Vivica Genaux est capable de très grandes choses, ses da capo ménagent de prodigieux ornements, d’étonnantes cascades de vocalises, des fusées de trilles, etc. Mais sur scène, elle semble partager son plaisir davantage avec ses musiciens, qu’elle applaudit, qu’elle félicite, qu’elle remercie à intervalles réguliers, qu’avec son public qui aimerait davantage être impliqué.

À propos de public, je ne peux pas achever ce billet sans dire un mot sur la pire espèce de voisins que j’ai dû subir ce soir : celle dont les bruits sont si intimement inscrits dans le corps qu’on ne peut plus les faire cesser. J’avais en effet derrière moi un voisin absolument épouvantable qui respirait en faisant à peu près autant de bruit qu’un radiateur mal purgé. J’ai eu beau, dès les premières minutes, me retourner pour lui proposer un kleenex ; en vain, ledit voisin n’a guère été sensible à ma sollicitude. J’espérais au moins que mon intervention ferait retour sur lui… Peine perdue, il est resté égal à lui-même tout au long du concert. « C’est souvent une cause d’un genre pas plus relevé qui gâte une soirée », notait Stendhal dans la Vie de Rossini. Il continuait ainsi: « On cherche en vain une belle raison métaphysique ou littéraire pour expliquer pourquoi [tel spectacle] ne fait aucun plaisir ; c’est tout simplement qu’on étouffait dans la salle et qu’on était mal à son aise. » Le problème est que, à force d’étouffer et de nourrir des envies de meurtre, j’en viens de plus en plus sérieusement à me demander si je ne vais pas tout simplement renoncer à aller au concert. Regardez, je n’ai même pas pris une troisième place pour le concert de Cecilia Bartoli qui vient d’être tout récemment programmé à Pleyel le 14 février prochain. C’est dire…

samedi 19 décembre 2009

Blind test

L’hiver s’est bel et bien installé comme tout le monde l’aura remarqué. Je ne sais pas si, dès les premiers flocons, vous faites comme moi, en allant vous vautrer dans la neige, ou si vous gardez votre sérieux... Toujours est-il qu’après moult séances de glissades et roulades, j’aime me réchauffer avec un bon chocolat chaud. Qui dit chocolat chaud, dit aussi tablette de chocolat. C’est pourquoi, toute la semaine, j’ai cavalé dans Paris pour trouver la meilleure. Non content d’avoir franchi les portes des plus grands temples du chocolat – Jacques Genin, Patrick Roger, Jean-Paul Hévin, etc. – je voulais ensuite les départager. Pour arriver à mes fins, j’ai donc choisi un cobaye à qui j’ai fait goûter cinq tablettes de chocolat au lait.

Pourquoi au lait, me direz-vous ? Tout simplement parce que ma moitié que j’avais désignée comme cobaye n’aime pas le chocolat noir. Pourquoi cinq ensuite ? Parce que, si vous multipliez à l’infini les propositions, vous risquez de saturer votre appareil gustatif. Loin de moi l’idée de faire comme certains journaux qui publient régulièrement un top 20 des meilleurs croissants, des meilleurs mille-feuilles, etc… Entre nous, comment peut-on apprécier un gâteau après en avoir ingurgités dix-neuf autres auparavant ? En se limitant à cinq, on évite donc ce type de problème.

Par ailleurs, on ne soupçonne jamais assez le pouvoir d’une enseigne : elle oriente toujours la perception et peut préempter très fortement le goût. Des études de psychologie expérimentale l’ont prouvé. On sera d’autant plus enclin à trouver délicieux un produit si l’on sait qu’il vient d’une grande maison et qu’il est approuvé par une autorité. Avec une dégustation à l’aveugle, le prestige s’efface, il ne reste que le contact direct avec l’objet. La perception n’est plus troublée par aucune considération parasite.

Vous savez donc maintenant comment j’ai procédé : en éparpillant quelques carrés de chocolats sur des assiettes et en inscrivant préalablement le nom des chocolatiers au revers desdites assiettes.

Concouraient donc Patrick Roger (5 euros), Jacques Genin (7 euros), Jean-Paul Hévin (4,40 euros), Michel Cluizel (4,25 euros) et Weiss (2,95 euros). Pierre a considéré le premier chocolat – je cite – comme « doux, équilibré, onctueux, parfumé » et la texture croquante. Le second a été jugé bon également, quoique légèrement trop sucré, mais sa texture a été jugée « pas assez souple, pas assez fondante ». Le troisième chocolat a été jugé «bon », mais sans guère plus de détails, Pierre s’étant réservé pour le quatrième chocolat qui, pour le coup, a véritablement suscité l’enthousiasme. C’est un cri du cœur qui est sorti : la texture a été qualifiée de « géniale », le goût de « parfait », le cacao de « très puissant, très charpenté ». En revanche, le cinquième chocolat a fait l’objet d’une désapprobation totale : la texture a été jugée « sablonneuse » et le goût « infect, dégueulasse».

Premier enseignement, très positif : le goût du chocolat industriel ne trompe pas. Il se détecte tout de suite, au premier coup. Weiss est donc une enseigne à proscrire absolument. Et dire que, pour faire plaisir à Pierre, je voulais donner sa chance à un chocolatier dont le nom est aussi celui de son luthiste préféré... Peine perdue! Deuxième enseignement, ce n’est pas le prix qui fait la valeur ! La tablette de Jacques Genin, qui est aussi la plus chère n’arrive pas en tête de classement.

Je pense que le prix de ladite tablette est indexé sur celui de l’emballage, hyper luxueux en l’occurrence. On devrait songer que ce n’est pas forcément ce que les amateurs de chocolat recherchent... Jean-Paul Hévin ou Michel Cluizel l’ont bien compris qui proposent un emballage plus ordinaire, un simple film plastique, pour l’un, un cartonnage traditionnel, pour l’autre. Troisième enseignement, les grands noms du chocolat proposent des produits globalement équivalents, se situant à un haut niveau de qualité. Toutefois, si c’est Michel Cluizel qui décroche le pompon, alors que Patrick Roger remportait jusqu’alors tous nos suffrages, c’est aussi parce que la teneur en cacao de la tablette testée est bien plus forte que les autres : à 50%, quand Hévin, Genin et compagnie culminent à 40%. Pour bien faire, il aurait fallu comparer des produits comparables, ce qui n’est plus le cas quand la part de cacao varie aussi fortement. Voilà ce dont il faudra tenir compte la prochaine fois, si prochaine fois il y a. Car, maintenant, un bon chocolat chaud m’attend...

mardi 15 décembre 2009

« Two days in Paris »

Mon ami Olivier était à Paris hier et aujourd’hui. Avant de partir, il m’avait dit : « Je viens te voir, mais je veux voir aussi la Tour Eiffel ». Je lui avait répondu : « Tu sais, il y a deux choses à voir absolument à Paris : la Tour Eiffel et la chocolaterie de Jacques Genin. Si tu vois la première mais pas la seconde, c’est comme si tu ne voyais rien, et jamais tu ne pourras saisir tout ce qui fait le charme de Paris ! »

Qu’à cela ne tienne, nous nous sommes donc retrouvés chez Genin à la première heure, c’est-à-dire à 11h00. Le choix a été difficile, mais nous y sommes arrivés. Un mille-feuilles au chocolat pour lui, un Opéra pour moi : un gâteau que je n’avais encore jamais goûté – un comble pour quelqu’un qui travaille à lOpéra et, quand il n’y travaille pas, se transforme en hussard sur le toit, comme la veille.

Mais autant chez Genin ce midi que sur le toit la veille, il faisait un froid de canard. On avait beau avoir un petit chauffage d’appoint à côté du canapé, rien n’y faisait, Olivier se serrait contre son manteau, moi je me recroquevillais dans mon écharpe.

Même scénario la veille, en glissant des toits jusqu’à la grande coupole, Olivier était frigorifié, ce qui ne l’a pas empêché, les doigts congelés, de me jouer une sonate de Clementi et une autre de Scarlatti, la sonate n°547 que j’aime tant.

Vous pourrez d’ailleurs vous faire une idée de cette musique extraordinaire en écoutant son disque de Scarlatti, Naples 1685. Vous avez aimé Alexandre Tharaud dans Rameau, vous adorerez Olivier Cavé jouant Scarlatti au piano. Le disque contient dix-sept sonates vraiment exquises qui font penser à dix-sept petits chocolats différents qu’on piocherait dans une boîte...À la sortie du disque, Télérama s’était exclamé : « Naples au bout des doigts ! ». Je pourrais dire à mon tour, en m’inspirant de la prose téléramesque : « Jacques Genin au bout des doigts ! » Vous aimez l’Italie et le plaisir que vous procure le chocolat, achetez donc ce disque, vous ne serez pas déçus !

Etant deux estomacs en action, nous n’avons pas vu le temps passer, que ce soit chez Jacques Genin ou, quelques heures plus tard, chez Silk & Spice, un restaurant thaïlandais où Olivier avait décidé de m’inviter. Si nous avons bien vu la Tour Eiffel en fin de journée, nous n’avons pas pu monter à son sommet, car Olivier devait hélas vite prendre son train en direction de Zürich. Mais nous nous sommes alors promis d’autres sommets : des pâtes de fruits mangue-passion pour l’un, une tablette de chocolat au lait pour l’autre, au sujet de laquelle je vous dirai tout dans quelques jours. Et oui, la trêve des confiseurs a bel et bien commencé... C’est le moment alors d’abandonner provisoirement la sociologie pour faire, les jours suivants, une place plus grande au chocolat!...

dimanche 13 décembre 2009

Napoléon d’Abel Gance ou le « bébé parfait »

Le 7 avril 1927, le public parisien découvrait à l’Opéra de Paris le grand film d’Abel Gance, Napoléon, lequel avait nécessité 14 mois de tournage, 450 kilomètres de pellicules et un budget total de 18 millions de francs. À en croire les comptes rendus dans la presse, la soirée fut un triomphe et l’objectif du réalisateur totalement atteint : « faire du spectateur un acteur ; le mêler à l’action ; l’emporter dans le rythme des images », comme on peut le lire dans le programme de l’époque, conservé jalousement à la bibliothèque de l’Opéra.

C’est dans une autre salle de concert, à la Cité de la Musique cette fois, que le film a été présenté ce dimanche, de 15h00 à 23h00, en compagnie de l’Orchestre de la Garde Républicaine qui était présent pour interpréter la musique que Honneger a écrite pour le film. Cinq heures de musique sensationnelle, qui s’ajuste merveilleusement au rythme des images, elles-mêmes hallucinantes. À la direction de l’orchestre, Laurent Petitgirard, portant des chaussures marrons qui juraient avec sa queue de pie. Le chef a cru bon devoir s’en justifier : « Nous avons exécuté la partition dans les moindres détails. Honneger y a écrit : “Il est préférable de diriger avec des chaussures marrons”. »

Étaient également présents au piano Jean-François Zigel, qui s’est fait une spécialité dans l’accompagnement en concert de films muets, et Thierry Escaich, improvisateur de renom international, à l’orgue.

Bien qu’il dure plus de cinq heures, le film ne constitue qu’un minuscule fragment de la gigantesque fresque qu’Abel Gance aurait voulu consacrer à Napoléon. Ce dernier avait prévu – bien avant George Lucas – un cycle en six épisodes, couvrant la bataille d’Arcole, le 18 brumaire, Austerlitz, la retraite de Russie, Waterloo et Sainte-Hélène, mais, faute de moyens, il n’a guère pu aller jusqu’au bout de son projet. Les 315 minutes du film que l’on peut désormais découvrir grâce au remarquable travail de restauration accompli par Kevin Brownlow se limitent donc à un court fragment de la vie de Napoléon : quinze années au total, qui vont de l’apprentissage au collège de Brienne (1781) jusqu’à la campagne d’Italie (1796), en passant par la Corse, la Révolution française et le siège de Toulon.

Le film est absolument grandiose et on ne voit pas les cinq heures passer (les huit en comptant les trois entractes). La distribution, tout d’abord, est franchement exceptionnelle. Il ne faut pas perdre de vue que nous sommes à une époque où le cinéma est encore muet et où, pour donner le change, il faut impérativement des acteurs qui possèdent ce qu’on appelle une « gueule ». Nous trouvons donc Albert Dieudonné dans le rôle de Napoléon : impossible de trouver un acteur plus inspiré ! Il a, comme on dit, le physique de l’emploi. C’est ensuite Gina Manès qui interprète Joséphine : elle est tout dans la séduction et la sensualité, tandis qu’Antonin Artaud qui joue le rôle de Marat est absolument effrayant.

Koubitzky en Danton est pathétique, Marguerite Gance qui joue Charlotte Corday est troublante, Edmond van Daële nous épouvante en Robespierre, tandis que Saint-Just (interprété par Gance lui-même) est tout dans le charme et l’éloquence.

Les décors, ensuite, ont été réalisés par Alexandre Benois, le grand décorateur des Ballets russes ; les costumes ont été conçus par Muelle et Souplet, tandis que Joséphine de Bauharnais porte une robe dessinée par Jeanne Lanvin. Les scènes extérieures ont été filmées sur les sites historiques : la maison natale de Napoléon, la grotte de Casone en Corse, le port de Toulon, les Alpes, etc.

Enfin, du point de vue de l’innovation formelle, Abel Gance a tout inventé ou presque : la caméra à l’épaule ou fixée sur une luge, c’est lui ; la cavale, avec une caméra placée sur la selle d’un cheval, c’est encore lui ; le triple écran avant le cinémascope, c’est de nouveau lui ; la couleur, toujours lui ; la distorsion de l’image, tout comme la surimpression, c’est décidément lui… Gance avait même imaginé l’arrivée du son et demandé à ses acteurs de prononcer distinctement les grands discours, de sorte que, quelques années plus tard, il n’a eu qu’à « coller » le son sur l’image.

La plupart des prouesses techniques et visuelles de Gance sont évidemment à mettre en relation avec son objectif principal qui consiste à inclure le spectateur dans l’œuvre. Ainsi, la caméra n’est jamais statique, mais perpétuellement en mouvement, pour agir directement sur le spectateur. Je pourrais évoquer de très nombreuses scènes qui m’ont émerveillées, que ce soit la bataille de boules de neige au collège de Brienne (que l’on pourra visionner plus bas), la course à cheval avec les troupes de Paoli, une course-poursuite vraiment digne des meilleurs westerns, l’assaut de Toulon dans la boue et la pluie,

la naissance de La Marseillaise au couvent des Cordeliers, la mise en place du comité de salut public et ses dévoreurs de dossiers, la mort de Danton, etc., mais je me limiterai à deux scènes qui sont cultes.

La première est inspirée du Quatre-vingt-treize de Hugo : il s’agit de la Double Tempête. Pendant que Napoléon fuit sur une mer déchaînée les troupes de Paoli qui sont à ses trousses, une autre tempête se déclare au même moment à l’Assemblée nationale entre les Girondins et les Montagnards. Gance a construit un dispositif très complexe, il a fixé sa caméra sur un échafaudage qu’il a jeté dans le vide et balancé dans l’espace comme un pendule. La caméra rase les députés survoltés, pareille à la houle qui ballote l’embarcation de Napoléon et menace directement ses chances de survie. Les deux scènes sont parfois en surimpression, c’est une trouvaille géniale.

La seconde scène a lieu à la fin du film, dans le quatrième acte. Napoléon part en Italie galvaniser ses troupes déguenillées et affamées. Le triple écran se déploie au moment ou la Grande Armée se met en marche et où Napoléon vit le premier contact avec son armée. Abel Gance a placé trois caméras et l’écran s’agrandit démesurément pour faire place aux trois films qui sont mis bout à bout. C’est ce qu’Abel Gance appelle polyvision.

C’est à cette occasion aussi que la couleur fait son apparition. L’écran de gauche devient bleu, celui du milieu blanc, celui de droite rouge. On reste soufflé ! On est en 1927 !

Quand il parle de l’Orfeo de Monteverdi, René Jacobs dit toujours que « le bébé est né parfait ». On pourrait en dire autant du Napoléon d’Abel Gance : il n’y a rien à jeter dans ce film, pas même l’eau du bain. Quand un art nouveau apparaît, qu’il s’agisse de l’opéra (avec Monteverdi ou Cavalli) ou du cinéma (avec Méliès ou Gance), tout est déjà en place. Il est donc erroné de penser qu’il faille attendre les années 1950 pour voir apparaître l’« auteurisation » des cinéastes. Elle apparaît bien plus tôt, seulement quelques décennies après l’invention du cinéma. Méliès a été reconnu, certes après bien des difficultés, de son vivant, notamment par les Surréalistes. La cinémathèque a été créée très tôt, en 1935. Dès que le cinéma apparaît, des auteurs sont là, et les spectateurs, susceptibles de les reconnaître en tant qu’auteurs, ne tardent pas à arriver. Certains cinéastes de la nouvelle vague ont tenté de nous faire avaler l’idée qu’ils étaient les premiers «auteurs » authentiques. Et naturellement, il n’y a que les mauvais sociologues – vous savez maintenant à qui je pense – qui ont cru que c’était vrai pour relayer ce genre de propos (dixit L’Elite artiste, p. 322). Je vous laisse juge du talent de Gance par cet extrait tiré des vingt premières minutes de son film.



Je ne peux pas terminer ce billet sans rappeler que le Balzac propose cette saison un cycle de ciné-concerts. Si je m’en veux d’avoir loupé mardi dernier L’Auberge rouge de Jean Epstein (un film inspiré du roman éponyme de Balzac), je ne louperai pour rien au monde Le Cuirassé Potemkine de Serguei Eisenstein (1925) que l’on pourra voir deux fois à l’occasion de l’année de la Russie : le 16 mars et le 13 avril 2010. Si vous aimez Jean-François Zygel, il sera la aussi pour accompagner au piano un autre chef-d’œuvre du cinéma réaliste hollywoodien : La Foule de King Vidor (1928). Alors, à vos agendas!

jeudi 10 décembre 2009

Des tics d’Heinich

Grues de bonne augure, Empereur Huizong, 1112

Mon précédent article sur L’Élite artiste a généré beaucoup de commentaires, y compris de la part de l’intéressée qui a tenu à y répondre. Cela étant, cet article a suscité aussi beaucoup de malentendus : on a cru que j’avais des comptes à régler et on a pensé que j’étais un militant de la cause homosexuelle qui voulait bâillonner une ancienne opposante au Pacs. C’est tellement plus simple ! Chaque fois que quelqu’un se livre à l’exercice de la critique, il faut toujours qu’on en explique le principe en recourant à des « arrières-mondes », pour parler comme Heinich – une fois n’est pas coutume. Je me souviens ainsi que lorsque je formulais des critiques sur le fonctionnement de mon ancien travail, ma chef me demandait parfois si, à tout hasard, je n’étais pas malheureux dans la vie ! Je pense que si j’avais été dépressif et insomniaque, avec une jambe en moins, elle aurait davantage supporté et relativisé mes critiques. Et que ceci aurait, à coup sûr, « expliqué » cela.

Je tiens tout d’abord à préciser que, comme beaucoup de lecteurs de Nathalie Heinich, j’ai lu L’Élite artiste il y a quelques années, et qu’à l’époque de ma lecture, j’avais accumulé beaucoup de notes qui seraient restées enfouies dans la mémoire de mon ordinateur si, entre-temps, l’auteure elle-même n’avait pas voulu asséner des leçons de vertu épistémologique à la terre entière. S’il est toujours sain de dénoncer les erreurs de ses collègues, de combattre le goût pour les généralités, de lutter contre les anachronismes, etc., encore faut-il être soi-même irréprochable et ne pas empiler, à longueur de livres, généralités sur généralités et erreurs globales dans la périodisation des phénomènes qu’on se propose d’étudier. Comme je l’avais promis dans mon précédent billet, je compte montrer cette fois comment Nathalie Heinich a construit un modèle qui, loin d’éclairer l’histoire du statut de l’artiste, l’a obscurcie plus qu’autre chose.

1. Nathalie Heinich est sociologue de l’art et sociologue de l’identité. Ces deux qualités qu’elle réunit ont très fortement orienté ses recherches puisqu’elle s’est toujours davantage intéressée au « statut » des créateurs plutôt qu’aux œuvres produites par ces derniers, ce qui est, bien sûr, tout à fait légitime quand on est sociologue. Mais quand Nathalie Heinich parle des artistes, il faut faire attention : c’est une sociologue qui ne parle quasiment jamais de l’histoire de la musique, du chant, de la danse, du spectacle vivant, de la sculpture, de la gravure, de l’architecture, etc., aussi ses analyses se focalisent-elles sur une toute petite catégorie d’artistes, les peintres, à partir desquels elle procède par extrapolation. Ce glissement du particulier au général n’est pas sans poser de réels problèmes, surtout de la part de quelqu’un qui considère les généralités comme une forme caractérisée de bêtise. Ainsi donc Nathalie Heinich a construit un modèle ternaire qui est devenu une des clés de voûte de sa sociologie de l’art : pour rendre compte des différentes figures d’artistes qui se sont succédé, elle tente d’articuler trois régimes qui, selon elle, caractérisent l’activité des peintres : tout d’abord, le « régime artisanal », ensuite le « régime professionnel » et, pour finir, le « régime vocationnel ».

Avant d’aller plus loin, il faut dire deux mots sur cette façon qu’a Nathalie Heinich de penser en comptant jusqu’à trois. Le chiffre trois est en effet récurrent chez cette auteure. Ceci inspire le soupçon car lorsqu’une forme de pensée en base trois est aussi fréquente, on est en droit de se dire qu’il s’agit moins d’une caractéristique de la structure de la réalité qu’une composante de la structure de la pensée de l’observatrice : lhistoire de lart connaît trois phases (classique, moderne, contemporaine) ; le plan de La Gloire de Van Gogh est structuré en trois parties (déviation, réconciliation, pèlerinage) ; le monde de l’art contemporain relisez Le Triple Jeu de l’art contemporain est tripartite (production, médiation, réception) ; tout comme son ontologie diachronique des œuvres (fétiche, relique et œuvres d’art) ; de même que les différentes sortes de ratage (faute, erreur, échec) ; la problématique identitaire connaît elle aussi trois variables (auto-perception, représentation, désignation) ; dans son histoire de la sociologie, se succèdent trois générations de chercheurs ; dans Mères-filles, il ne faut surtout pas perdre de vue le « tiers » ; dans sa Sociologie de Norbert Elias, il y a « trois paradoxes de la société de cour » ; dans son Pourquoi Bourdieu, il est question d’un « triplé gagnant », etc., etc. Tout marche toujours par trois. Cette tripartition est bien trop fréquente pour n’être pas autre chose qu’une pure projection intellectuelle superficielle qui a pour inconvénient d’étouffer les structures de la réalité qui n’obéissent jamais à ce genre de distribution systématique. La ventilation des régimes occupationnels d’Heinich n’échappe donc pas, comme on peut s’y attendre, à cette règle de trois. Le but de l’opération est de faire entrer des siècles d’histoire dans ces trois petites cases.

Résumons donc sa proposition. Le premier régime – artisanal s’applique aux imagiers, à l’époque où les peintres n’étaient pas encore des « artistes ». Ceux-ci étaient regroupés en diverses corporations de métiers. Ils apprenaient à peindre auprès d’un maître qui leur transmettaient personnellement et individuellement le secret de leur art. À l’inverse, dans le second régime – professionnel , les peintres exercent leur activité après avoir suivi une formation dans le cadre d’un enseignement théorique collectif et systématisé (l’Académie de peinture, par exemple). La peinture devient une activité noble et libéralisée. S’inscrivent dans le dernier régime – vocationnel – tous ceux qui se sentent appelés à exercer la carrière de peintre, qu’ils passent ou non par l’Académie. C’est sous ce régime que la singularité devient centrale avec plusieurs figures de peintres, telles que l’artiste romantique, la bohême ou l’artiste maudit dont le génie est méconnu. Selon la sociologue, ce dernier régime gouverne le monde de l’art d’aujourd’hui. J’abrège beaucoup mais en gros c’est ça. Trois catégories qui sont aussi trois « stades » car le modèle est aussi classificatoire qu’évolutionniste.

Si Nathalie Heinich s’attache à ces différentes figures de peintres dans L’Élite artiste (2005), c’est surtout dans Du peintre à l’artiste (1993) qu’elle décrit dans ses grandes articulations le processus qui conduit du régime artisanal au régime vocationnel. Naturellement, ce modèle est joli sur le papier car il est ternaire, évolutionniste et a tout pour flatter nos esprits assoiffés de discontinuités. Mais tient-il bien la route ? Il est une caricature de la posture constructionniste qui requiert des transformations spectaculaires, allant du rien au tout. Pour donner du relief à son modèle, Heinich est obligée d’absolutiser des différences entre des pratiques très comparables. Il suffit de réfléchir trente secondes pour s’apercevoir que la différence entre métier et profession n’est pas toujours très pertinente et que des vocations d’artistes se sont rencontrées à toutes les époques et ne sont en rien des exceptions. Ce modèle connaît bien trop de chevauchements pour fonctionner correctement. Par exemple, un médecin peut avoir sa profession pour vocation et l’exercer en artisan. La profession n’exclut pas nécessairement la vocation. Je dirais même que c’est dans l’activité artistique qu’on rencontre le plus fréquemment le mélange de ces trois éléments. C’est pourquoi le modèle de la distribution diachronique dans ces trois catégories est aussi problématique. Il oblige la chercheuse à retourner le réel dans tous les sens pour le faire entrer dans ce fichu modèle, quitte à mettre sous le tapis des « exceptions » tous les éléments, innombrables, qui ne cadrent pas. J’ai longtemps essayé moi-même de faire entrer les phénomènes artistiques dans ce modèle ternaire sans y arriver : cela ne marche pas. Les musiciens apprennent leur instrument d’une manière artisanale, de la « main à la main » avec tous les « secrets d’atelier » qui s’ensuivent. De cela ils peuvent faire « profession », et ceci avec d’autant plus de plaisir qu’elle correspond à leur « vocation ». Les danseurs de l’Académie nationale de musique, n’apprennent pas seulement la danse en suivant un enseignement collectif, mais dans un atelier de danse, avec un maître de ballet qui est souvent un ancien danseur : de Noverre à Le Riche, il n’y a pas de transformations spectaculaires. En gros, le métier est le même.

À un niveau géographique, le premier défaut de ce modèle est d’être excessivement centré sur la France. En effet, bien qu’elle ait de hautes ambitions généralistes, Nathalie Heinich limite toujours ses analyses au cas français mais sans jamais dire qu’elle n’évoque que de la France. Pourtant elle ne parle presque pas des artistes italiens, belges et hollandais, anglais, espagnols et portugais. Il faut dénoncer le francocentrisme de Nathalie Heinich qui l’autorise à penser que l’artiste vocationnel est une invention récente qui n’apparaît en France qu’au XIXe siècle. Si elle n’évoque jamais les artistes européens, c’est tout simplement parce qu’ils sont susceptibles de faire voler en éclats son modèle. Effectivement, quand vous affirmez que la figure de la bohème «naît » en France dans les années 1840, et qu’on vous fait remarquer qu’il existe des tas d’artistes qui présentent toutes les caractéristiques de la bohême dans l’Italie du XVIe siècle («comme le spectre de la pauvreté était sans cesse devant ses yeux, il fit pour son gagne-pain des choses qu’il n’aurait sans doute guère prises en considération s’il avait eu de quoi vivre » a dit Vasari du Pérugin…), le premier réflexe est de se boucher les oreilles et de fermer les yeux. Mais comme les faits sont parfois têtus, il existe un moyen plus redoutable encore de faire taire son interlocuteur, c’est de se dérober à la discussion, comme le fait Nathalie Heinich qui disqualifie les « objections » qu’on lui présente en disant toujours: « Oui, mais ce sont des exceptions », si bien que son modèle devient irréfutable, au sens poppérien du terme, puisque quoi qu’il arrive, il est validé. L’exception « confirme la règle », précisément parce qu’elle est une « exception ». Le problème est que Heinich ne prouve pas le caractère exceptionnel du phénomène. Si elle n’évoque jamais les artistes européens, encore moins est-elle susceptible de parler des artistes des autres continents : on ne trouvera jamais un mot, en parcourant ses innombrables livres, sur les artistes indiens, chinois, japonais. Et ce qui vaut pour l’espace, vaut aussi pour le temps : elle se limite toujours à une courte séquence temporelle – quatre siècles très grossièrement survolés – sans jamais mentionner les artistes d’époques plus anciennes. Tout cela, bien entendu, au nom du rejet de l’ethnocentrisme et de l’anachronisme. Imagine-t-on un livre sur l’art chinois qui se limiterait à la dernière dynastie – la dynastie Qing (1644-1911) – sans parler avant de la dynastie des Ming, des Yuan, des Jin, etc. ? Je crois que personne n’oserait faire une chose pareille. C’est pourtant ainsi que s’y prend Heinich.

Pour parler correctement de l’art, il faut, comme Craig Clunas, être capable à la fois d’envisager l’histoire de l’art à une plus vaste échelle et capable aussi de réduire l’importance démesurée que certains sociologues accordent à des événements qui n’ont eu cours qu’à une époque récente – en gros de 1600 à nos jours. Quand on affirme, à la Heinich, que les artistes deviennent « seulement au XIXe siècle » une catégorie professionnelle valorisée qui obtient des privilèges, on est bien obligé de faire l’impasse sur toutes les autres époques où des artistes ont obtenu des privilèges – que l’on pense, sans même remonter très loin, aux sculpteurs d’images sur ivoire ou sur bois (les fameux imagiers du « régime artisanal ») qui étaient exemptés du guet et qui ont vu leurs privilèges se renforcer et s’étendre sous Charles VII. Même chose au sujet de l’élitisation des créateurs. Pour pouvoir écrire que c’est seulement « une génération après la Révolution » que les artistes forment une élite « dont le prestige est tel qu’il leur permet de s’égaler aux plus grands » (L’Élite artiste, quatrième de couverture), il faut faire comme si, deux générations avant la Révolution, de 1755 à 1765, n’avait jamais existé un livre comme L’Europe illustre, contenant l’histoire abrégée des souverains, des princes, des prélats, des ministres, des grands capitaines, des artistes et des dames célèbres en Europe, depuis le XVe siècle compris jusqu’à présent, de l’historien Dreux du Radier.

Dernière chose, le modèle de Nathalie Heinich est fragile car, bien sûr, il repose sur des sables mouvants. Nathalie Heinich ne s’adonne jamais à des entretiens avec des artistes. Certes, elle a réalisé des entretiens avec des écrivains, mais pas, sauf erreur, avec des plasticiens, des danseurs ou des musiciens. À croire qu’elle n’aime pas beaucoup les artistes en chair et en os et qu’elle préfère de loin les artistes de papier. C’est la même chose quand elle travaille sur l’identité féminine, elle privilégie toujours la fiction au réel : « c’était important, pour moi de ne pas me perdre dans d’interminables entretiens » a-t-elle pu dire à Julien Ténédos au sujet de son livre Mères-filles (II, 24). Ceci est tout simplement incroyable, surtout chez quelqu’un dont le métier est d’être sociologue. C’est que les entretiens demandent du temps : il faut les concevoir, les mener, ensuite les transcrire, puis les analyser, et quand on est pressé de publier (comme Nathalie Heinich qui publie en moyenne 1,4 livre par an depuis 15 ans), on est bien obligé de trouver un expédient. Cet expédient, Nathalie Heinich l’a trouvé dans les romans – auxquels il est toujours possible de recourir, notamment quand la documentation est lacunaire, mais ce n’est naturellement pas le cas ici. Il existe des données chiffrées sur le sujet et il suffit d’aller consulter les registres d’archives, comme l’ont fait il y a quelques années Harrison et Cynthia White. Mais il est vrai que le travail en bibliothèque, la recherche bibliographique, les dépouillements laborieux, ne font manifestement pas partie des habitudes professionnelles de Nathalie Heinich. La conséquence de tout cela, c’est un court-circuit épistémologique : la sociologue reconstruit la figure de l’artiste romantique à partir – uniquement – du Chef-d’œuvre inconnu de Balzac, sans voir que l’auteur de La Comédie humaine cherche d’abord à agir sur l’imagination de son lecteur au moyen d’un récit coloré et pittoresque. Voyons maintenant quel sort elle réserve à Balzac.

2. À en croire L’Élite artiste, le texte de Balzac présente « pour la première fois dans l’histoire de la littérature le paradigme de l’artiste romantique » (p. 20). Vous aurez remarqué cette montée en généralité de la littérature française à la littérature en général. Les Anglais, les Allemands, c’est bien connu, n’ont pas d’artistes romantiques dans leur littérature avant 1830 ! Nathalie Heinich serait donc bien avisée de préciser : «dans l’histoire de la littérature française » – tout comme l’avaient fait Harrison et Cynthia White avec Canvases and careers : institutional change in the French painting world (Wiley, 1965), et, avant eux, Theodore Bowie avec The Painter in French fiction (Chapel Hill, 1950). Cela illustre à nouveau le syndrome de la paille et de la poutre dont est victime la sociologue : dans le premier chapitre du Bêtisier, elle considère le goût des généralités comme une forme avérée de bêtise. Sans doute ce chapitre est-il autobiographique… (Cela n’a rien à voir, mais je ne résiste pas au plaisir de citer ce court passage de la quatrième de Mères-Filles, qui dans le genre généralité bêbête, fait très fort : « Les hommes ne le savent peut-être pas, mais ce dont la plupart des femmes préfèrent parler entre elles, ce n’est pas d’eux : c’est de leur mère. »)

Par ailleurs, quiconque a lu Le Chef-d’œuvre inconnu se demande comment un roman dont l’action se déroule à l’aube de l’âge classique peut bien exemplifier des valeurs romantiques ? Nathalie Heinich a la réponse : selon elle, Balzac ne fait que rétro-projeter sur l’univers classique sa propre philosophie de l’art, ainsi que les valeurs sous-jacentes du romantisme telles que, par exemple, le refus de l’ordre bourgeois, la marginalité sociale, l’amour de l’art, la vocation d’artiste, etc. Elle est donc amenée, au moment où elle utilise cette fiction, à en dénoncer les nombreux « anachronismes par rapport à la réalité du métier de peintre au temps de Poussin » (p. 16). Nathalie Heinich : « L’emploi même du mot artiste pour désigner les peintres au début du XVIIe siècle est déjà un anachronisme puisque le terme n’a pris son sens moderne que dans le courant du XVIIIe siècle » (ibid).

Avant de montrer en quoi cette dernière assertion est fausse, le fait de dénoncer dans des productions romanesques une certaine forme d’inadéquation au réel est assez cocasse : c’est comme si on reprochait à un miroir convexe de rendre une image déformée. Car les fictions, en définitive, ne sont pas, à proprement parler, justiciables d’une épreuve analogique au terme de laquelle on apprécierait la conformité – ou l’absence de conformité – au réel. Ce qu’elles signifient se réduit non à ce qu’elles disent, mais à ce qu’elles font sur ceux qui les lisent pour reprendre la distinction chère à Austin. Elles visent à distraire, à émouvoir, à plaire, à toucher, etc. et c’est parce que leur pragmatique se réfléchit à chaque instant dans leur sémantique qu’il n’est jamais possible de prendre ce qu’elles énoncent pour argent comptant, comme y invite à chaque instant Heinich, d’une façon profondément égarante.

Dans Être artiste, la sociologue se fait plus précise sur le sens moderne du mot artiste qui, selon elle, ne remonterait pas avant la fin du XVIIIe siècle. Si l’adjectif est en effet attesté dès la fin du XVIe siècle, comme chez Montaigne qui parle d’un raisonnement « scholastique et artiste » (Essais, III, 8), Nathalie Heinich est absolument catégorique quand elle affirme (p. 26) que le substantif artiste apparaît « pour la première fois » en… 1776, dans le Dictionnaire des artistes de l’abbé Fontenay. En fait, cela est faux. Nous sommes ici en présence d’un tic d’écriture : il faut absolument des premières fois sinon on passe pour réaliste et universaliste ! Nathalie Heinich oublie naturellement le Manuel des artistes de Petity (1770), le Dictionnaire pittoresque et historique de Hébert qui contient un « catalogue des plus célèbres artistes anciens et modernes » (1766), le Répertoire des artistes de Jombert (1765), l’Iconologie de Boudard (1759), qui s’adresse aux « gens de lettres, aux poètes, aux artistes », l’Almanach des arts qui, depuis 1752, publie « les noms et les ouvrages des gens de lettres, des savants et des artistes célèbres qui vivent actuellement en France », le Traité de perspective à l’usage des artistes de Jeaurat (1750), le Traité de plusieurs beaux secrets très utiles pour les artistes de Triquet (1747), Les Beaux-arts réduits à un même principe de l’abbé Batteux (1746) où le terme se rencontre 23 fois sous sa forme substantivée (source : Frantext). Nathalie Heinich ignore aussi l’hommage que rend Voltaire à Colbert dans Le Temple du goût (1733) : le ministre «protégea tous les beaux-arts sans être jaloux des artistes » ; elle oublie encore l’adresse au lecteur de Perrault dans ses Contes de fées, lequel évoque en 1697 des « hommes de lettres et des artistes de son temps », ainsi que les nombreuses références aux artistes dans La Pratique du théâtre de labbé dAubignac (1647), etc., etc., etc. On pourrait remonter jusqu’au début du siècle avec Mersenne qui, en 1634, notait encore ceci : « On poursuit ici une académie ou compagnie de musiciens avec beaucoup d’artistes dressés pour ce sujet pour la Sainte Cécile. » (Frantext, toujours) Et dire que le livre de Nathalie Heinich s’adresse à des étudiants et à des professionnels ! Cela fait peur.

Continuons. Nous avons dit que Nathalie Heinich accusait Balzac de déployer des éléments qui dérivent du paradigme romantique dans une configuration historique inadéquate – le Paris de 1612. Dommage que Nathalie Heinich n’ait pas lu Le Chef-d’œuvre inconnu dans l’édition de la Pléiade car René Guise, qui en a annoté le texte il y a plus de trente ans, a bien montré que Balzac a développé toutes ses idées sur l’art en puisant dans les écrits esthétiques de Diderot. Par conséquent, le caractère « vrai» ou « faux » de la peinture de Porbus, le primat de l’expression sur l’imitation que le peintre revendique, la critique des modèles, la soumission trop forte aux « lois de l’anatomie », la présence de l’«air » qui doit circuler dans le tableau, jusqu’au « secret de donner la vie aux figures » (X, 421), tout cela avait été théorisé quatre-vingts ans plus tôt. Que Nathalie Heinich veuille bien se reporter au travail philologique de René Guise (X, 1410-1428), elle découvrira que les idées esthétiques de Balzac ne sont guère originales. Ce n’est pas moi qui le dis, mais un balzacien patenté.

Entrons maintenant dans le vif du sujet et tâchons de voir quelles sont les caractéristiques présentes dans le récit balzacien que Nathalie Heinich croit pouvoir associer à la figure de l’artiste romantique. Il y en a cinq : 1) le visage tourmenté, 2) le désordre de l’atelier, 3) le délire inspiré, 4) la divinité de l’artiste, 5) la temporalité longue du chef-d’œuvre.

Commençons par la première caractéristique, le motif de l’enthousiasme et de la convulsion qui se lisent sur la figure du peintre. Balzac écrit : « Il travaillait avec une ardeur si passionnée que la sueur se perlait sur son front dépouillé, il allait si rapidement par de petits mouvements si impatients, si saccadés, que pour le jeune Poussin il semblait qu’il y eut dans le corps de ce bizarre personnage un démon qui agissait par ses mains en les prenant fantastiquement contre le gré de l’homme » (X, 422). Tous ces éléments, comme le montre René Guise, se retrouvent chez Diderot : « Celui qui a le sentiment vif de la couleur, a les yeux attachés sur sa toile ; sa bouche est entr’ouverte ; il halète ; sa palette est l’image du chaos. C’est dans ce chaos qu’il trempe son pinceau (…). Il se lève, il s’éloigne, il jette un coup d’œil sur son œuvre ; il se rassied » (X, 1419-1420). Un siècle avant Diderot, en 1659, le nouvelliste Charles Sorel reconnaissait les peintres à « leur langueur, leur teint pâle, leurs yeux battus faute de dormir et toutes les marques infaillibles de leurs inquiétudes » (Description de l’isle de Portraiture et de la ville des portraits, p. 353-354). On voit donc que, sous ce rapport, les peintres de Sorel ne se distinguent pas fondamentalement des artistes romantiques qui prennent vie sous la plume de Balzac, puisque Sorel les taxe encore de « fous mélancoliques travaillés de leurs passions » (ibid., p. 392) et que, contrairement à ce qu’affirme Nathalie Heinich dans Du peintre à l’artiste, le roman de Balzac n’est pas la « première mise en fiction d’un personnage de peintre » (p. 127). Mais Heinich qui fait une lecture assez primaire des fictions ne voit pas qu’il s’agit là d’éléments de mise en scène nécessaires à l’action et que les romanciers exploitent pour conférer le maximum d’efficacité dramatique à leur récit.

Deuxième élément : le « désordre » de l’atelier des peintres. Là encore, il s’agit d’une référence pas très originale et connue bien longtemps avant Balzac. Nous possédons maints documents, antérieurs au xixe siècle, qui font état de la pagaille qui pouvait régner dans les ateliers de peinture. Nathalie Heinich aurait-elle oublié comment Vasari décrit l’atelier de Piero di Cosimo ? On sait que le peintre, taxé à plusieurs reprises de « sauvage » et « fantasque », aimait s’y enfermer, en ne souhaitant surtout pas que quiconque le dérange ou même y mette de l’ordre (V, 85). « Une exception ! », dira encore Heinich en levant le doigt au ciel !

Troisième caractéristique, l’« amour de l’art » qui investit Poussin n’est en rien un « enthousiasme typiquement romantique », comme elle l’écrit encore dans L’Élite artiste (p. 17), mais une disposition constituée au moins depuis la Renaissance. Reprenons Vasari là où nous l’avons laissé : « Il travaillait sans mesurer son temps, seulement pour son plaisir et pour l’amour de l’art », ajoute l’auteur des Vies au sujet de Piero. Plus loin : « Il ne pouvait en être autrement car cet amour était tel qu’il ne se souciait pas de son confort ; il en était arrivé à ne manger que des œufs durs qu’il faisait cuire, pour économiser son feu, quand il faisait bouillir sa colle (…). Cette vie détachée lui plaisait tant que tout autre à côté de la sienne lui semblait un esclavage » (V, 89). Nous avons dans cette page, mais il serait facile d’en citer beaucoup d’autres, toutes les propriétés qui caractérisent l’« artiste vocationnel » tel que le définit Heinich : amour de l’art, don de soi, pauvreté choisie et non subie, solitude, isolement – une figure à propos de laquelle Heinich dit pourtant qu’elle n’émerge qu’à partir du xixe siècle. Mais que l’on se rassure, Nathalie Heinich ouvre son parapluie : exceptions, vous dis-je, exceptions, exceptions !

Autre élément considéré encore comme anachronique – et donc relevant du seul paradigme romantique selon Heinich –, le délire inspiré de l’artiste. Nathalie Heinich n’a sans doute jamais lu Platon où l’on trouve maintes occurrences de ce thème dans ses dialogues, par exemple Phèdre ou Ion. Mais il est vrai que Nathalie Heinich n’aime pas beaucoup Platon, comme elle le confie à Julien Ténédos : « Je me souviens être partie en plein milieu d’un cours sur Platon en déclarant : “Platon, c’est chiant”. Je n’ai jamais réussi à me passionner pour un dialogue socratique ». Inutile d’aller chez votre libraire commander ces entretiens et en savourer la substantifique moelle : l’éditeur (Aux lieux d’être) a fait faillite entre-temps.

Ce n’est pas la première fois qu’on objecte à Nathalie Heinich son incompétence crasse en matière d’histoire de l’art. Mais celle-ci n’en a que faire, si on en juge par ce qu’elle écrit avec la plus parfaite mauvaise foi et insolence dans Le Bêtisier du sociologue : « Ne prononcez jamais les mots “pour la première fois” devant un historien, car il se fera un malin plaisir de vous trouver un cas antérieur, quitte à remonter à l’âge des cavernes » (p. 58). Quelle désinvolture! Quelle malhonnêteté intellectuelle ! Le Moyen Age, un âge des cavernes ? Les médiévistes apprécieront. Et dire qu’elle se permet de donner des leçons d’anachronisme à la terre entière ! En bref, on ne peut pas critiquer Nathalie Heinich et lui présenter de sérieux contre-exemples. Si on lui objecte le cas des grands artistes de la Renaissance, tels que Léonard, Michel-Ange ou Raphaël dont Vasari ne cesse de célébrer le génie, elle vous répondra, par un argument emprunté à la casuistique, que ces trois artistes ne sont que des « exceptions » (p. 87) qui confirment la règle générale qu’elle s’emploie à énoncer. Dans Le Bêtisier, elle va même jusqu’à écrire qu’ils sont « les trois arbres qui cachent la forêt des obscurs » (p. 58). Comme si c’était différent aujourd’hui ! Mais prenons Nathalie Heinich aux mots : elle ne raisonne qu’à partir d’exceptions et passe son temps à éluder les obscurs. Il n’y a jamais une figure d’artiste qui chasse l’autre dans le cadre d’une évolution unilinéaire.

Le peintre romantique et vocationnel est loin d’être la norme au XIXe, comme elle l’affirme de façon très péremptoire. Nathalie Heinich a-t-elle la naïveté de penser que les peintres du dimanche ont disparu au XXe siècle ? Il semblerait, puisqu’elle n’en parle jamais ! On reste atterré quand on observe, toujours dans L’Élite artiste, comment la sociologue parle de l’art et des artistes du XXe siècle. Les seuls qui lui paraissent « typiques » sont Picasso, Duchamp, Dali, Warhol et Beuys (p. 284-298) ! Elle accuse les autres de prendre les vessies de l’exceptionnalité pour les lanternes de la typicité, sans voir que les artistes qui lui paraissent typiques d’aujourd’hui sont tout aussi exceptionnels que Léonard, Michel-Ange et Raphaël. Ce que loue Vasari dans ses Vies des plus illustres peintres, c’est bien l’exceptionnalité d’un travail, d’un talent, exactement comme le font aujourd’hui les critiques et les historiens de l’art. Quand on le lit, on ne peut pas s’empêcher de songer à Art Press. Et les dispositions que Heinich relie à la figure de l’artiste romantique (vocation, inspiration, mélancolie, amour de l’art, etc.) se rencontraient chez un nombre important d’artistes, célèbres ou non. Qu’on veuille bien reprendre Vasari quelques minutes. L’auteur des Vies dit par exemple qu’Amico Bolognese était « un homme fantasque aux idées étranges » qui peignait avec un style « étrange et insensé » et que sa fécondité artistique se développait « en dehors des normes » (VI, p. 200-201). De Morto da Feltre, Vasari dit encore qu’il était « de tempérament mélancolique » et que « son extravagance se manifestait dans son comportement et dans sa pensée » (VI, p. 223). D’Andrea di Cosimo, Vasari dit enfin qu’il « essaya de se suicider », tourmenté qu’il était par « son humeur mélancolique » (VI, p. 228).

Si Heinich concède, çà et là, que de grands artistes singuliers ont existé avant le romantisme, elle en limite singulièrement le nombre, en s’appuyant éternellement sur Norbert Elias pour qui Mozart, par exemple, incarnait « un destin vocationnel dans un contexte d’exercice professionnel de la musique » (p. 119). Selon Heinich, c’est à la faveur d’un tel décalage, entre des dispositions constituées et une position qui n’existe pas encore dans le champ musical, qu’émerge quelque chose comme le génie solitaire ou les souffrances du créateur. La distinction entre la norme et l’exception est donc la cheville qui lui permet d’exclure pratiquement tous les plus grands artistes de la Renaissance européenne.

Revenons un dernier moment au Chef-d’œuvre inconnu. Balzac nous dit que Frenhofer a été « initié » par Mabuse (426), mais contrairement à ce qu’écrit Heinich, l’initiation n’est en rien « propre au régime vocationnel » (p. 17). C’est au contraire une dimension importante dudit régime artisanal fondé sur la culture du secret et des rites de passage. C’est enfin une donnée narrative récurrente chez Balzac, tous les jeunes personnages importants de La Comédie humaine étant « initiés » par un homme plus âgé et de plus brutal qu’eux. La relation qui unit Frenhofer à Mabuse n’est pas sans rappeler celle qui lie Lucien de Rubempré à Vautrin dans Illusions perdues : « Le vieux Frenhofer est le seul élève que Mabuse ait voulu faire. Devenu son ami, son sauveur, son père, Frenhofer a sacrifié la plus grande partie de ses trésors à satisfaire les passions de Mabuse ; en échange Mabuse lui a légué le secret du relief, le pouvoir de donner aux figures cette vie extraordinaire. » (426) Dans Illusions perdues, c’est un peu la même chose, il est question d’une initiation sociale et sexuelle : Vautrin sauve Lucien du naufrage vers lequel il s’achemine, et en échange, Lucien devient la créature de Vautrin dans Splendeurs et misères des courtisanes : « Je veux aimer ma créature, la façonner, la pétrir à mon usage, afin de l’aimer comme un père aime son enfant. Je roulerai dans ton tilbury mon garçon, je me réjouirai de tes succès auprès des femmes, je dirai : “ce beau jeune homme c’est moi ! ce marquis de Rubempré, je l’ai créé et mis au monde aristocratique, sa grandeur est mon œuvre, il se tait ou parle à ma voix, il me consulte en tout” » (V, 708)

Quatrième caractéristique : le divin. Nathalie Heinich considère que la divinisation de l’artiste et son élévation au statut de créateur est une caractéristique fondamentale du régime vocationnel. C’est pourtant un lieu commun du discours biographique chez Vasari, qui réserve l’épithète de divin, pas seulement à Michel-Ange, l’arbre qui serait censé cacher la forêt, mais à des artistes aussi différents que Le Pérugin il divin pittore ou Francesco Francia (IV, p. 350). Vasari rapporte même que sur la tombe d’Ugolino de Sienne, mort en 1339, on pouvait lire l’épitaphe suivante : « Pictor divinus iacet hoc sub saxo Ugolinus cui deus aeternam tribuat vitamque supernam » (Sur cette pierre, gît Ugolino, peintre divin ; puisse Dieu lui accorder la vie éternelle et céleste) (II, 151).

3. Inutile d’aller plus loin, on voit à ces quelques exemples que Nathalie Heinich est amenée, pour justifier la pertinence de son modèle, à faire sursignifier des événements. Qu’en sera-t-il dans la suite de l’ouvrage ? Nathalie Heinich explorera les autres figures de peintre en s’appuyant sur les analyses de Theodore Bowie, lequel avait dégagé quatre générations d’artistes : 1) le peintre romantique, 2) l’artiste bohème au service de l’art pour l’art, 3) l’artiste impressionniste et, enfin, 4) le peintre symboliste (Bowie, 1950, p. 3). Heinich transforme cette généalogie en une typologie et ce n’est qu’au terme de ce rapide panorama, où elle nous aura livré ses commentaires bovarysants sur Manette Salomon des frères Goncourt ou L’Œuvre de Zola, qu’elle prend conscience d’une chose affolante : que les peintres sont toujours maltraités par les écrivains ! Elle déplore ainsi la « constance du thème de l’échec » (109). Elle en arrive même à la conclusion stupéfiante que les écrivains « méconnaissent » la réalité du travail du peintre : « Excessif ou velléitaire, embourgeoisé ou mondain, idéaliste ou arriviste, misérable ou couvert d’honneurs suspects, névrosé ou fini : le peintre des écrivains est toujours un raté, au point qu’on peut se demander s’il ne s’agit pas pour les romanciers d’exorciser la hantise de leur propre échec en le projetant sur des peintres fantasmés. Mais on pourrait aussi se demander si ce qui est décrit comme échec du peintre n’est pas avant tout échec de l’écrivain à comprendre la spécificité du travail du peintre ; autrement dit si l’impuissance supposée de l’artiste n’est pas plutôt méconnaissance de son travail par l’écrivain » (p. 109).

Cela traduit une attitude passablement schizophrène : Nathalie Heinich prétend d’un côté que les romans offrent une voie d’entrée royale au sociologue désireux d’enquêter sur le statut des artistes, mais elle s’indigne par ailleurs des erreurs, des approximations, des anachronismes qu’elle rencontre sous la plume des romanciers. Pire, elle regrette que les histoires de peintres finissent toujours mal en général et se désole du nombre excessivement élevé d’artistes ratés dans la littérature, reprochant aux écrivains leur « échec » dans la représentation qu’ils se font des peintres.

Il peut paraître fort imprudent d’utiliser les yeux fermés les romans afin d’analyser les « représentations » qui s’y déploient et de reprocher ensuite, au nom du réalisme – puisque Heinich critique « fantasmes » et « projections » – l’inconsistance du matériau, en mobilisant le concept de « méconnaissance » qui équivaut, tout compte fait, à celui d’« illusions », cher à la sociologie critique avec laquelle Heinich entend pourtant rompre. Il faudrait pouvoir rappeler à Nathalie Heinich que les romanciers n’ont jamais eu pour visée de « rendre compte » de l’activité des peintres et que, par conséquent, le sociologue n’est pas fondé à leur demander des « comptes ». Par ailleurs, il peut sembler également assez aberrant de ramener les « représentations » des peintres à un quelconque « malentendu entre les écrivains et les peintres » : les premiers ne se faisaient pas une représentation des seconds, ils en faisaient une représentation – au sens du théâtre ‑, ce qui est tout de même bien différent !

En outre, Nathalie Heinich fait comme si les rivalités entre peintres et écrivains n’existaient pas à cette époque. Plus que de simples « représentations » de peintres par des écrivains, ce sont surtout des actes de guerres adressés à des concurrents. Il ne saurait donc y avoir, par conséquent, « échec de l’écrivain » à rendre raison sociologiquement du statut des créateurs car, ainsi que nous l’avons déjà signalé, les énoncés d’un roman ne sont, par essence, jamais justiciables d’un traitement logique où les catégories « vrai » et « faux », « échec » et « succès », «connaissance » et « méconnaissance » peuvent s’appliquer de façon pertinente sans faire violence à la nature de leur objet. En outre, il convient de rappeler que nous sommes en présence de fictions qui doivent produire le maximum d’effets sur les lecteurs. Et ces effets requièrent souvent des événements malheureux voire tragiques susceptibles d’émouvoir. Souvent, mais pas toujours. En effet, parmi les peintres mis en scène par les écrivains, il en est quelques-uns à qui tout réussit car le succès fait aussi rêver, ce que Heinich avait entrevu sans l’exploiter, lorsqu’elle remarquait que le personnage de Bridau « incarne un peintre qui a pour lui d’être un véritable artiste, pourvu d’un authentique talent » (p. 225). Il y a tout lieu de penser que ces figures de peintres heureux ont été partialement écartées car elles ne cadraient pas tout à fait avec la thèse défendue par l’auteure. Or il existe bien plusieurs figures de peintres chez Balzac à qui tout semble sourire.

Dans La Vendetta (1830), dont Heinich ne dit mot, le peintre Servin est « un de nos artistes les plus distingués » (I, 1040) qui a eu l’idée d’ouvrir le premier atelier de peinture exclusivement réservé aux jeunes filles de bonne famille. Dans un autre roman de Balzac, La Bourse (1832), le peintre Hippolyte Schinner, bien que très jeune – il n’a que vingt-cinq ans quand débute l’histoire –, est déjà riche, célèbre et estimé par ses pairs puisque, comme l’écrit le narrateur, « les artistes reconnaissaient Schinner pour un maître, et les marchands couvraient d’or ses tableaux » (I, 417). Quant au personnage de Léon de Lara, si dans Un début dans la vie (1842), il surnage au milieu des misères n’ayant pour seule compagnie qu’une « intrépide vocation », dans un autre roman, Les Comédiens sans le savoir (1846), « il ne ressemble plus au rapin dénué » (VII, p. 1153) quil a été. Il est devenu un «célèbre peintre de paysage » dont les toiles « sont payées au poids de l’or » (ibid). Son identité de peintre est par ailleurs solidement établie : après un voyage en Italie, il a l’honneur d’exposer ses tableaux au Salon de 1845 (VII, 1155). Il occupe une position enviable, en étant membre de l’Institut et officier de la Légion d’honneur. Mais la grande figure du peintre de talent est incarnée indéniablement par Joseph Bridau. Dans La Rabouilleuse, il est un peintre à qui tout réussit, à la différence, il est vrai, de Pierre Grassou qui en constitue le négatif et qui sera au centre du roman du même nom. Le personnage de Bridau réapparaît ensuite dans Splendeurs et misères des courtisanes (que Heinich, très bizarrement, ne mentionne pas dans son corpus), où le plus célèbre banquier de Paris, le baron de Nucingen, lui achète un tableau pour le prix extravagant de « dix mille francs » (VI, 602) ; puis dans Modeste Mignon (toujours absent du corpus de Heinich), où il illustre encore les œuvres du poète romantique Canalis (I, 512). Mais il est vrai aussi que Bowie na pas parlé de ces deux romans!

Ces quelques exemples suffisent à montrer à quel point il est faux de considérer que « le peintre des écrivains est toujours un raté ». Le jugement à l’emporte pièce de Heinich paraît fragile, également, au regard de ce que la littérature française du xixe siècle a produit comme romans ou nouvelles populaires. Prenons l’exemple d’Edmond About qui a introduit dans sa nouvelle Terrains à vendre, publiée dans Les Mariages de Paris (1856), une figure de peintre heureux et socialement accompli, celle d’Henri Tourneur, qui « ne fait que d’excellents tableaux » (p. 108).

Dans ce recueil de nouvelles à succès ‑ il y eut pas moins de vingt-deux éditions au xixe siècle – que Heinich passe complètement sous silence, About présente un artiste qui échappe en tout point aux « stéréotypes » de la bohème : «Il ressemble beaucoup moins à un artiste qu’à un jeune négociant anglais. Sa figure est régulière (…) Je connais peu d’hommes qui s’habillent mieux que lui ; il a les draps les plus beaux et les habits les mieux coupés (…) et je ne me souviens pas d’avoir vu sur lui un grain de poussière. (…) Dans l’atelier, il s’habille de blanc, soit en laine, soit en coutil, selon la saison et ne se tâche jamais ; il est propre et soigné comme sa peinture » (p. 111). Plus loin encore : « Sa conduite est aussi régulière que peut l’être celle d’un homme de trente-cinq ans » (p. 112). L’histoire est celle d’un peintre qui, après être allé à la rencontre d’un riche propriétaire désireux de vendre des terrains, va tomber amoureux de la fille de celui-ci, Rosalie Gaillard, qu’il va tenter d’épouser. Pour y arriver, il va devoir convaincre le père de celle-ci, fort prévenu contre les artistes (« le nom d’artiste écorchait encore un peu cette bouche vénérable ») (p. 147) et présenter tous les gages de sérieux et de respectabilité. C’est pour cette raison qu’on ne trouvera en sa personne nulle fantaisie, nulle mèche de travers, et qu’un critique, Armand de Pontmartin, s’étonnera que les artistes soient, chez cet auteur, « des hommes rangés, rasés, polis, propres, paisibles, comme des bonnetiers retirés » (Pontmartin, 1857), en bref des « bourgeois véritables » conçus pour plaire aux goûts bourgeois des lecteurs d’Edmond About. Il est vrai que, pour convaincre son père, la jeune Rosalie va devoir présenter à celui-ci un portrait du peintre qui cadrera avec les qualités bourgeoises qu’il rêve de trouver chez son futur gendre. Et, avec un certain art du paradoxe, celle-ci fera de Tourneur, tout à la fois, un fabricant un peintre est un fabricant de tableaux. Il produit des toiles peintes comme votre ami M. Cottinet a produit des visières de casquettes »), un négociantil écoule ses produits, il débite sa marchandise, il fait du commerce, il est négociant »), un soldat (pour ses « tableaux qui ont humilié la vieille Hollande et illustré la France moderne ») et, enfin, un fonctionnaireun homme au service de l’État, payé sur le budget (…) qui reçoit une commande du ministère qui l’occupera durant toute une année »), quatre qualités qui sont pour M. Gaillard l’alpha et l’oméga du parfait honnête homme (148-150).

Ces quelques figures de peintres montrent au contraire que, loin d’être toujours un raté, le peintre des écrivains peut connaître le succès et accéder à une certaine forme de consécration sociale, en occupant des positions élevées dans la hiérarchie des places ou en obtenant la possibilité d’exposer et de vendre des œuvres dans les Salons. La limite qui le sépare du bourgeois dans les années 1830 a tendance à s’estomper au milieu des années 1850. On l’a vu avec le personnage de Léon de Lara qui, de bohême dans Un début dans la vie, devient un grand bourgeois, habitant les beaux quartiers de la capitale. En quelques années, ainsi que l’a bien montré Anne Martin-Fugier, « le marché de l’art a remplacé le système académique des beaux-arts, il n’a cessé de s’élargir jusqu’à prendre une dimension internationale » (2007, p. 419). Il n’est plus besoin, pour faire fortune, d’être lauréat du prix de Rome ou académicien, à la façon d’Ingres ou de Delaroche. Les artistes peuvent faire carrière en dehors de l’Académie et compter sur le soutien de marchands qui vont jusqu’à considérer l’art comme une valeur refuge en temps de crise et de révolution. Cette constitution du marché de l’art s’accompagne, toujours selon Martin-Fugier, d’une « transformation des identités dans le monde artistique » (2007, p. 423). Le bourgeois voit alors le peintre d’un œil différent, comme quelqu’un au service duquel il pourra s’enrichir, et le peintre, qui s’enrichit lui aussi à son tour, envisage bien différemment la vie bourgeoise. Le 1er mai 1882, date de l’ouverture du Salon, Edmond de Goncourt notait dans son Journal que Carolus-Duran se comportait comme un grand bourgeois tapageur et que Heilbuth avait fait son entrée comme un diplomate. Ce brouillage des identités inspirait au diariste la réflexion suivante : « Ah ! si j’étais plus jeune, le beau roman à recommencer sur le monde de l’art, et à faire tout dissemblable de Manette Salomon, avec un peintre de l’avenue Villiers, un peintre bohème vivant dans le grand monde et la high life, comme Forain, un raisonneur d’art, à la façon de Degas, et toutes les variétés de l’artiste impressionniste » (VI, p. 197).

S’agissant de l’artiste maudit, qu’illustre le cas Van Gogh, Heinich déplore que la fiction n’en ait pas beaucoup parlé. Elle conclut alors que la figure de l’artiste maudit, durant tout le xxe siècle, «semblera désormais trop pauvre pour soutenir l’imaginaire » et que « les romans seront remplacés par les vraies vies d’artistes, les biographies des grands maudits » (p. 112). Résumons : dans un cas (pendant tout le xixe siècle), la fiction dépasse et transcende la réalité, dans l’autre (tout au long du xxe siècle), c’est la réalité qui dépasse la fiction, ce qui fournit une raison suffisante à Heinich pour s’arrêter à la lecture des romans du xixe siècle et évacuer toute la littérature du xxe siècle, qui se trouve ainsi expédiée à peu de frais : « c’est pourquoi la littérature contemporaine, à la différence de celle du xxe siècle, apparaît si pauvre en grands artistes de fiction » (p. 112). Ce genre de phrase relève de la pure affirmation gratuite. Elle n’est étayée par aucune donnée tangible. Pour soutenir pareille assertion, il faudrait pouvoir se plonger dans tous les volumes imprimés que la bibliographie nationale a produits en un siècle et être capable de repérer tous les romans dont un des personnages soit un peintre – ce qui, soit dit en passant, est chose impossible.

Que conclure de tout cela ? Il me semble qu’il faut imputer les ambitions totalisantes et synthétique de Nathalie Heinich à une certaine forme de flemme qu’elle est la première à reconnaître en répondant à Julien Ténédos : « J’ai longtemps hésité à m’y mettre [à l’Élite artiste] car tant qu’il s’agissait de donner une suite à Du Peintre à l’artiste, je me heurtais à l’énorme documentation qu’il aurait fallu avaler sur le XIXe siècle : des kilomètres d’articles ou de monographies, souvent minuscules, dont raffolent tant d’historiens d’art. La perspective s’est dégagée lorsque j’ai compris que mon objet n’était pas seulement l’histoire du statut d’artiste, avec le basculement de la profession à la vocation, mais aussi, et surtout, la question de la place de l’excellence et de la singularité dans une société démocratique constituée sur la valeur d’égalité. Bref, il ne s’agissait plus tant de sociologie de l’art que de sociologie politique » (I, p. 120). Évidemment, les politistes, en histoire de l’art, ils n’y connaissent rien : ils n’iront pas sur les plates-bandes de Nathalie Heinich. C’est gonflé, mais il fallait y penser ! Le prix à payer de cette hauteur paraît si exorbitant qu’on se demande s’il ne serait pas plus fondé de renoncer à ces développements aussi évolutionnistes que téléologiques qui en disent plus sur les limites du chercheur que sur celles qui structurent la réalité.

Bibliographie :

About (Edmond) Les Mariages de Paris, Paris, Hachette, 1888 (1re éd. 1856). Texte disponible sur Gallica.

Balzac (Honoré), La Comédie humaine, Paris, Gallimard, 1976-1979, 12 volumes.

Goncourt (Edmond et Jules), Journal des Goncourt : mémoires de la vie littéraire, Paris, Charpentier-Fasquelle, Vol. 6, 1892. Texte disponible sur Gallica

Heinich (Nathalie), Du peintre à l’artiste, Paris, Minuit, 1993 - Être artiste, Paris, Klincksieck, 1996 - La Sociologie de Norbert Elias, Paris, La Découverte, 2002 - Mères-filles, Paris, Albin-Michel, 2003 - L’Élite artiste, Paris, Gallimard, 2005 - La Sociologie à l’épreuve de l’art. Entretiens avec Julien Ténédos, Paris, Aux lieux d’être, 2 vol., 2006-2007 - Pourquoi Bourdieu, Paris, Gallimard, 2007 - Le Bêtisier du sociologue, Paris, Klincksieck, 2009.

Martin-Fugier (Anne), La Vie d’artiste au XIXe siècle, Paris, L. Audibert, 2007.

Pontmartin (Armand de) « Le roman bourgeois et le roman démocrate », Le Correspondant, 25 juin 1857.

Sorel (Charles), Description de l’isle de Portraiture et de la ville des Portraits, 1659 inVoyages imaginaires, songes, visions et romans cabalistiques, tome 26, Paris, 1788, p. 337-400. Texte disponible sur Gallica.

Vasari, Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, Paris, Berger-Levrault, 1981-1987, 11 volumes.

lundi 30 novembre 2009

La Flûte (ré)enchantée de René Jacobs

C’est peut-être la première fois de ma vie que, dimanche 22, je suis allé à un concert de René Jacobs à reculons. En effet, ce soir-là Cecilia redonnait au Théâtre des Champs-Élysées son récital Sacrificium, tandis que René Jacobs était à Pleyel pour La Flûte enchantée. Il est évident que si je n’avais pas acheté mon billet pour La Flûte dès le mois de mars, j’aurais fait acte de présence les deux soirs au Théâtre des Champs-Élysées. Cela dit, La Flûte enchantée de René Jacobs a été un véritable… enchantement ! Cela tombe bien me direz-vous… Mais il n’est pas du tout facile de donner une œuvre aussi connue. Les musiciens doivent en effet rivaliser avec les interprétations magistrales qui peuplent le cerveau du public. L’innovation, dans le domaine opératique, n’est pas nécessairement ce qui est le plus risqué. Un compositeur d’opéras contemporain n’a pas à affronter cette discothèque ambulante qu’est le difficile public moderne qui étalonne tout ce qui passe par ses oreilles à l’aune de ce qu’il possède dans sa discothèque. Tout cela n’est jamais si vrai que pour la Flûte, sans doute un des opéras les plus joués au monde, aussi bien devant des adultes que devant des enfants, avec des chanteurs en chair et en os ou des marionnettes. René Jacobs poursuit donc son petit bonhomme de chemin mozartien avec bonheur et son inventivité a, une fois encore, fait des miracles. La distribution était quasi parfaite. C’était ainsi la première fois que j’entendais le baryton Daniel Schmutzhard dans le rôle de Papageno. Aussi excellent musicien que comédien, sa voix est belle, jeune, alerte. Il avait même, selon certains germanophiles présents autour de moi, ce délicieux accent tyrolien qui en faisait l’homme de la situation. Sunhae Im fut sa Papagena. J’adore cette chanteuse à la voix lumineuse dont le vibrato est un vrai délice. Ses minauderies, qu’on lui reproche parfois, étaient ici parfaitement adéquates et vraiment drôles. J’étais plié sur mon fauteuil au moment de sa rencontre avec Papageno et ai envié le public aixois qui, l’été dernier, a pu découvrir ce spectacle mis en scène par William Kentridge.



Cela dit, tous les chanteurs présents ce soir connaissaient leur rôle par cœur et se trouvaient donc délestés de leur partition. Une mise en espace très fine et très intelligente a été conçue pour donner le change et ainsi ménager l’attention du public.
Dans le rôle de la Reine de la Nuit,
cest Anna-Kristina Kaapola à laquelle Jacobs a fait appel. Autant elle a vraiment peiné avec son premier air, les notes les plus aiguës étant sorties assez dardées, autant elle s’est honorablement bien acquittée de sa tâche dans le second air, ce qui lui a valu des applaudissements remarquables. Mais ce n’est pas Lucia Popp, qui restera pour moi la meilleure Königin der Nacht de tous les temps. Les trois dames étaient tout à fait délicieuses et comiques. Jacobs n’oublie jamais le théâtre, la drôlerie. Parmi elles, Sunhae Im encore, qui a dû remplacer au pied levé Inga Kalna, souffrante. Figuraient aussi Anna Grevelius et Isabelle Druet, cette dernière ayant été découverte lors des masters class de René Jacobs à la Cité de la Musique en octobre 2007.
J’ai adoré aussi Marlis Petersen qui était une Pamina idéale: une très belle chanteuse à la voix délicate. Daniel Behele, dans le rôle de Tamino, a, de même, été superbe. Son premier air,
Dies Bildnis ist bezaubernd schön, m’a, je dois l’avouer, arraché quelques larmes. Timbre clair, transparent, magnifique, tout le monde était sous le charme. Je n’oublie pas non plus Marcos Fink, le frère de la jacobsienne Bernarda, et sa voix de velours. Très impressionnant. Comme toujours avec Jacobs, le spectacle était total, très cohérent. Chaque mesure a été étudiée au millimètre, les enchaînements repensés, si bien que j’ai eu l’impression d’entendre des choses que je n’avais jamais entendues auparavant, grâce notamment aussi aux excellentissimes musiciens de l’Akademie für Alte Musik, mon orchestre préféré, et de son premier violon, Bernard Forck. On pouvait d’ailleurs y reconnaître aussi certains musiciens du Concerto Köln, comme le très beau contrebassiste Roberto Fernandez De Larrinoa. Si la notion d’ange musicien a véritablement un sens, c’est à lui qu’on la doit, qui joue toujours en souriant et en dodelinant de la tête qu’il a naturellement bouclée. Cet orchestre magnifique a un son vraiment extraordinaire. Il réunit toutes les qualités que j’aime dans un orchestre : transparence, énergie, subtilité, délicatesse. Son interprétation de Belshazzar avec le même Jacobs que j’étais allé entendre l’année dernière à Berlin avait été renversante. Dans la Flûte, ce dernier s’est surpassé, à tel point que je ne suis pas loin de penser qu’il s’agit, avec Cosi fan tutte, de son meilleur Mozart. Jacobs a rajouté tout plein de petites choses çà et là : des parties jouées au pianoforte pendant les récitatifs, des pauses inhabituelles, des percussions avec ce monument du monde baroque qu’est Marie-Ange Petit. En bref, c’était du tonnerre. Et, pas une seule seconde, je n’ai regretté d’être absent du Théâtre des Champs-Élysées. Maintenant on peut se poser la question d’expliquer cette anomalie extraordinaire qui veut que ce chef qui vit pourtant à Paris n’ait pas dans cette ville toute la place qu’il mérite, c’est-à-dire la première. Ceci me paraît être un authentique scandale artistique alors que tous les médiocres, comme Curtis et compagnie, ont droit de cité à Paris. Il n’est pas normal que ce chef qui n’est absolument jamais tombé dans la routine et n’a jamais cédé aux sirènes du business, n’ait guère droit, dans notre capitale, qu’à un malheureux strapontin. Heureusement, le disque va bientôt sortir. Et les mélomanes pourront alors inverser la tendance en donnant à sa Flûte la meilleure place qui lui revient dans leur discothèque, c’est-à-dire la première !

jeudi 26 novembre 2009

Ma petite chocolâtrie

Si le terme chocolaterie existe bien dans la langue française, celui de chocolâtrie ne semble pas avoir encore été fixé par les lexicographes, alors que la pratique à laquelle il renvoie – l’adoration pour le chocolat – existe, elle, bel et bien. Cela est d’autant plus curieux que la chocolâtrie pourrait être considérée comme un cas particulier de la gastrolâtrie, tendance nettement mieux caractérisée et au sujet de laquelle Rabelais avait déjà consacré quelques lignes dans son Gargantua.

Ma chocolâtrie à moi a trouvé un lieu de culte idéal : la chocolaterie de Jacques Genin : 133 rue de Turenne où j’invite naturellement tous les chocolâtres de mon espèce à faire un séjour prolongé. Le fait que ce terme ne soit pas reconnu m’intrigue d’autant plus que les chocolâtres sont certainement plus nombreux que les astrolâtres (adorateurs des astres), que les pyrolâtres (adorateurs du feu) ou, accrochez-vous bien, que les xylolâtres (adorateurs des idoles en bois), pour lesquels il existe une entrée dans le dictionnaire. À l’approche des fêtes, vous pourrez donc franchir les portes de cette vénérable chocolaterie et, pour ceux que le sort retiendrait loin de Paris, vous consoler avec la lecture d’un petit livre très drôle, celui de Fabienne Gambrelle, Ma langue au chocolat, qui, en même temps qu’il vous apprendra le parler chocolaté, vous proposera un voyage littéraire dans lunivers du chocolat, avec les grands moments cacaotés de la littérature, qui vont de Casanova à Proust, sans oublier Huysmans et la fameuse mousse au chocolat noir qu’un de ses personnages, des Esseintes, sert à ses invités lors du célèbre repas funèbre qui ouvre A Rebours.

vendredi 20 novembre 2009

D Day

Un concert de Cecilia Bartoli se mérite et se prépare longtemps à l’avance. J’avais dit, il y a quelques jours, que je m’emploierais à placer cette journée sous les meilleurs auspices. C’est donc ce que j’ai fait en prenant une journée de congés et en évitant, dès le départ, la brutalité d’un réveil forcé. Lecture le matin, Rosie Carpe de Marie NDiaye, puis départ en début d’après-midi chez Mister Genin, pour savourer un mille-feuilles.

Restait, une fois sur place, à déterminer lequel… J’avais en effet l’embarras du choix entre le mille-feuilles au praliné, le mille-feuilles à la vanille, le mille-feuilles au chocolat ou le mille-feuilles aux marrons. Mais je n’ai pas réfléchi bien longtemps, j’ai pris le petit dernier, le mille-feuilles de saison, avec un chocolat chaud :

Magnifique n’est-ce pas ? Il fallait au moins ça après avoir été victime, la veille, des élucubrations du Figaro qui m’avaient entraîné chez un autre pâtissier, réputé bien meilleur mille-feuilliste que Genin…

Que je vous explique. Le Figaro a publié ces jours derniers un palmarès des meilleurs mille-feuilles de la capitale. Celui de Genin arrive en quatrième position après Vandermeersch, avenue Daumesnil, la Pâtisserie de l’Église, rue Jourdain, et Angelina qui est un endroit que je trouve horrible. Ignorant le pâtissier de l’avenue Daumesnil, je m’y suis précipité jeudi soir, en sortant de la cinémathèque, et le moins qu’on puisse dire, c’est que j’en ai été affreusement déçu ! Le feuilleté n’est pas d’une grande fraîcheur, la crème n’est pas à pleurer, Genin peut vraiment dormir tranquille sur ses deux oreilles ! Alors, si vous vouliez être convaincus, une fois encore, que Le Figaro était un très mauvais journal, il suffit de vous reportez à l’édition du 15 octobre.

Ma moitié, que j’avais réussi un peu plus tôt à convaincre de lâcher du pied, avait décidé également de m’accompagner chez le maître. Pour lui, ce fut un Paris-Brest, son gâteau préféré…

Comme toujours chez Jacques Genin, le souci du détail est poussé jusqu’à un point extrême. Vous aurez remarqué, posée sur le sucrier, une petite assiette avec deux pâtes de fruits à l’ananas, un chocolat au lait au gingembre et un chocolat noir à la menthe. Quand vous goûtez un chocolat de Genin, prenons par exemple un chocolat à la menthe, vous avez tout de suite le goût de la feuille de menthe sauvage qui éclate dans la bouche. Rien à voir avec les infâmes After-Eight au goût d’Harpic que, pour un peu, Le Figaro serait bien capable de récompenser…

Le passage chez le fondeur en chocolat aurait dû être éclair car j’avais prévu ensuite d’aller à l’autre bout de Paris pour voir l’exposition Souvenirs d’Italie au Musée de la Vie romantique. Mais c’était sans compter sur la douce persuasion d’Arthur et de Virginie qui ont rivalisé de gentillesses et de délicatesses pour me faire découvrir les dernières créations du maître. Ils m’ont offert un gâteau qui n’a pas encore de nom. Quand je l’ai vu, je n’ai pas pu me contrôler, l’appel du couteau a été plus fort que tout, et je m’excuse de l’avoir précipitamment coupé en deux avant de le photographier et de l’analyser couche après couche :

Que je vous en dise plus. À la base, il y a une couche de feuillantine, puis une dacquoise à l’amande et à la noix, une mousse au chocolat et un nappage au chocolat noir légèrement ondulé. C’est, bien sûr, délicieux mais c’est surtout extrêmement bien dosé. Genin s’est livré à une recherche de l’équilibre entre les textures (croquantes et moelleuses) et les parfums (amande, noisette, chocolat).

Il était trop tard pour foncer au Musée de la Vie romantique. Il paraissait plus stratégique de se rapprocher du Théâtre des Champs-Elysées et, quitte à voir à tout prix une exposition, d’aller découvrir celle consacrée à Renoir. Je n’aime pas beaucoup Renoir, mais j’espérais découvrir une autre facette du peintre avec cette exposition consacrée uniquement à ses dernières productions. Finalement, arrivé au terme d’un parcours qui m’aura semblé un véritable chemin de croix, je crois que je préfère encore ses premiers tableaux. On verrait des paysages de Renoir aux Puces qu’il ne se trouverait personne pour acheter pareilles croûtes. Et on comprend très bien pourquoi le Metropolitan Museum de New York s’en soit débarrassé il y a quelques années en revendant tous ses Renoir à des collectionneurs privés ! Tout compte fait, il n’y a qu’un seul tableau qui m’ait plu au cours de cette exposition. Je me suis arrêté soudain, je me suis dit : « Tiens, c’est intéressant », jai regardé le cartel, c’était un paysage de Bonnard ! Pour ne pas en rester là, nous sommes allés visiter alors l’autre exposition du Grand Palais : « De Byzance à Istanbul » qui, en effet, est nettement plus intéressante. On y découvre de multiples trésors, entre autres des sarcophages anciens, des bijoux de toutes sortes et, chose amusante, un portrait de Mehmmed II par Gentile Bellini accompagné d’une lettre du sultan lui-même adressée au peintre vénitien – ce qui montre, une fois de plus, que les considérations de Nathalie Heinich sur l’élitisation des créateurs sont, comme toujours, à côté de la plaque. Dans L’Élite artiste, rappelez-vous, Nathalie Heinich nous disait que l’élitisation des peintres ne remontait pas avant la fin du XVIIIe siècle. Chansons que tout cela ! Nathalie Heinich raisonne toujours à partir du cas français, elle ne parle jamais de ce qui se passe ailleurs, dans d’autres pays, à d’autres époques, comme si le fait que des monarques accordent des faveurs à des peintres était un phénomène absolument nouveau. Il faudrait que la sociologue relise le livre XXXV de lHistoire naturelle de Pline, l’histoire de Charles V ou une biographie de Titien, elle débiterait un peu moins de bêtises. Si les artistes navaient jamais compté pour rien, on naurait jamais vu des sultans sabaisser à écrire à des peintres pour exiger d’eux des portraits.

Venons-en maintenant au concert. C’est ce que vous attendez tous, non ? Alors déjà, sachez que j’ai eu le voisin idéal – c’était ma principale crainte : il était tout seul, sans femme ni enfants, concentré du début jusqu’à la fin, limite perturbé par ma personne qui s’épanchait tantôt devant, tantôt derrière ma première et seconde momie (j’avais ma meilleure amie derrière moi). Il avait pris le soin, au moment de s’asseoir, de poser son sac plastique sous son fauteuil, ce dont je lui fus tout de suite reconnaissant. Pendant tout le concert, il est resté très sage, et s’il a applaudi de façon constante, il ne s’est jamais laissé aller ni emporter. À la rigueur, je pense avoir été plus bruyant que lui quand je décroisais et recroisais mes jambes toutes les dix minutes, pour éviter d’avoir des escarres sur mon strapontin ! Et, moi qui suis d’ordinaire une tombe, sauf au moment d’applaudir, je pense l’avoir irrité en hurlant bravo, bravo toutes les cinq minutes. Je lui aurais bien décerné le titre de momie parfaite et je regrette de ne l’avoir pas fait, surtout après avoir discuté aujourd’hui avec Félicie qui m’a raconté le sort qu’elle a subi : un papa angoissé qui appelait toutes les cinq minutes sa baby sitter ! Lhorreur quoi! Une dernière chose sur le voisinage : à côté de ma momie, il y avait Mylène Farmer. J’ai songé un moment lui faire signer mon programme, mais elle est partie tellement vite, que j’ai dû renoncer à mon idée. Pensez donc, un programme de Cecilia dédicacé par Mylène, ça en aurait eu de la gueule. Il n’aurait pas fallu attendre plusieurs années avant que ça devienne collector !

S’agissant maintenant du concert en lui-même, il fut, comme toujours, absolument sensationnel. Tout est rigoureusement et minutieusement pensé, de l’enchaînement des airs, fondé sur une alternance d’airs rapides et lents, qui lui permet d’exploiter tous les registres, guerriers et mélancoliques, à l’engagement scénique de la chanteuse, qui est absolument complet, jusqu’au choix du costume, qui est tout sauf anecdotique, de sorte que, comme un opéra wagnérien, un récital de Cecilia Bartoli demeure un spectacle « total ». L’année dernière, rappelez-vous, pour la soirée rossinienne, Cecilia portait une robe dans l’esprit de celle qu’avait dû porter la Malibran. Ce soir, elle avait deux tenues différentes, en première partie un costume plutôt masculin, avec une grande cape noire, des bottes hautes en cuir, une chemise blanche ; en seconde partie, un costume féminin, constitué d’une robe rouge incroyable et d’un corsage doré, l’ensemble des deux vêtements étant dessinés par son ami Agostino Cavalca, lequel avait déjà réalisé les costumes de la Clari d’Halévy.

Évidemment, Cecilia Bartoli s’amuse et nous avons tous beaucoup de plaisir à la voir s’amuser. C’est d’ailleurs, en dehors de sa technique imparable, ce qu’il y a de plus extraordinaire chez cette chanteuse : cet enthousiasme qui l’anime dès qu’elle se met à interpréter des airs de Porpora, de Vinci, de Caldara et qu’elle parvient à communiquer à son public, comme aucune autre chanteuse ne parvient à le faire. Ne perdons pas de vue que Cecilia se décrit volontiers comme une Indiana Jones des bibliothèques et que son plus grand plaisir ne consiste pas seulement à interpréter des airs inconnus et virtuoses que personne avant elle n’a chantés, mais à les partager avec son public. Je me souviens que lorsque j’étais en terminale, je trouvais un peu ridicules les phrases de Sartre sur la communion du public sur lesquelles on forçait mon jeune esprit à disserter… Il a fallu attendre Cecilia Bartoli pour que j’en comprenne profondément le sens ! Il y a en effet quelque chose de totalement fusionnel qui s’engage lors d’un récital de Cecilia Bartoli entre elle et son public et qui ne ressemble à aucune autre chose ! C’est cela qui explique, par exemple, qu’à peine arrivée sur scène, elle soit comme ce soir triomphalement applaudie, alors que l’orchestre a déjà commencé à jouer. En temps ordinaire, il se rencontrerait des gens pour crier chuttt ! – ce soir, au contraire, le public a contraint l’orchestre de s’arrêter de jouer dès l’arrivée de notre chanteuse. C’était digne du sacre de Voltaire, Cecilia exultait. Dans son premier air, Come nave de Porpora, la tension, l’émotion, l’excitation étaient tellement fortes que Pierre s’est trouvé mal et a failli tomber dans les pommes. Ainsi, c’est cela qui est fabuleux avec Cecilia Bartoli, on ne se limite pas seulement à la découverte dun contenu musical (la musique pour castrats), on revit également les sensations très fortes qui ont accompagné la réception de cette musique si extraordinaire. Moi aussi, figurez-vous, j’ai cru mourir de plaisir, mais avec le Parto, ti lascio, o cara de Porpora dans lequel elle s’est ce soir surpassée. Je crois bien qu’on ne pourra jamais aller aussi loin qu’elle dans la beauté et la profondeur de cette interprétation. Car c’est cela qui est stupéfiant avec cette chanteuse, c’est qu’elle parvient à être aussi profonde dans les airs élégiaques que légère, flamboyante, étincelante, dans les airs pyrotechniques à la Araia – un air que j’ai redécouvert ce soir, avec des scansions plus marquées sur le fracassa – ce qui était tout à fait spirituel.

Enfin, pour être complet, il faudrait dire deux mots sur les musiciens d’Il Giardino Armonico qui nous ont réservé de belles surprises, jusque dans les parties solo qui étaient de toute beauté, je pense à la symphonie extraite de Meride e Selinunte ou l’ouverture de Germanico in Germania de Porpora. Nous avons eu la chance cette année de voir Cecilia en leur compagnie, ce qui n’est pas le cas de tout le monde (je pense à mon ami Olivier qui, lui, a dû se coltiner la Scintilla à Martigny) et ne sera pas le cas de tout le monde – la tournée avec le Giardino s’arrête le mois prochain. L’orchestre de Giovanni Antonini est autrement plus magnifique et expressif, et ce fut un plaisir entêtant de les retrouver avec Cecilia neuf ans après le mémorable concert Vivaldi.

C’est dans les bis que les choses se sont gâtées. Primo, avec le Lascia la spina de Händel, quand les spectateurs des premières loges se sont mis soudain à crachoter ! Je ne sais pas vous, mais moi je suis pour le rétablissement de la peine de mort pour tous ceux qui toussent à un concert de Cecilia Bartoli ! Secondo, après le fameux Son qual nave de Broschi, le public qui était complètement sonné par autant de prouesses vocales s’est levé pour faire une standing ovation à Cecilia Bartoli. Je comprends le public, cet air était totalement renversant, mais on ne fait pas une standing ovation tout de suite. J’aurais dû intitulé ce post : Du bon usage de la standing ovation. Dites-vous bien la prochaine fois que vous irez à un concert de Cecilia Bartoli qu’on ne doit jamais faire une standing ovation au bout du deuxième bis, parce que sinon, on se prive du troisième bis, puis du quatrième bis ! Tout le monde sait bien que Cecilia Bartoli n’abandonne pas son public après deux bis, mais qu’il y en a toujours trois ou quatre – et parfois cinq (rappelez-vous Vivaldi en 2000) de prévus ! Mais mettez-vous à sa place ! Vous lui faites un triomphe au bout du deuxième air, elle ne va pas prendre le risque d’en chanter un troisième. C’est comme Aimé Jacquet avec la coupe du monde, il est parti en 1998, il n’a pas attendu de perdre celle de 2002 ! Alors voilà comment l’idée d’échapper au Sposa non mi conosci de Giacomelli que d’aucuns ont pu entendre à Baden-Baden m’a replongé dans des affres terribles que je n’avais plus connues depuis le début du concert ! Ah splendeurs et misères de la vie musicale !

mardi 17 novembre 2009

En voiture Simone

Ceux qui arpentent quotidiennement la rue Scribe n’ont pas pu ne pas remarquer les immenses échafaudages qui recouvrent la façade du Palais Garnier depuis un mois. C’est la dernière étape des travaux de réhabilitation engagés au début des années 2000 qui devront, si tout va bien, se terminer dans deux ans. La façade va être nettoyée, les fenêtres changées, les blocs de pierre taillés, les balustrades de la double rampe brossées et les deux gigantesques aigles en bronze, disposés de part et d’autre de la grande rotonde, restaurés. Quand j’ai su hier qu’ils allaient être retirés, mon sang n’a fait qu’un tour... Avec ma collègue, nous avons escaladés les échafaudages et sommes allés leur dire un dernier adieu. On ne pouvait pas se quitter comme ça.

Même si j’ai bien peur, au final, qu’ils aient été totalement insensibles à mes charmes – n’est pas Ganymède qui veut – nous nous sommes fait plein de papouilles et nous sommes promis de nous revoir le lendemain – c’est-à-dire aujourd’hui – pour le grand départ. Les travaux commençaient à 7h00 et il était prévu de décrocher le premier aigle à midi. Mais à deux heures, celui-ci était toujours en place! Pas facile, en effet, de retirer une grosse bête qui a planté ses griffes ici depuis 135 ans! Il a fallu l’attaquer avec une disqueuse, le plumage en bronze ayant été coulé dans la pierre. Si j’ai lamentablement raté le départ du premier aigle, tout occupé que j’étais à acheter deux places pour le concert de Simone Kermes, j’ai pu au moins assister à l’envol du second.

Trois gars, rien que ça, étaient présents pour le fixer. Un 25 tonnes avait été déplacé par convoi exceptionnel pour lever ce bel oiseau de près de deux tonnes quand même.

Et c’est à 16h36, montre en main, que le départ a eu lieu.

On était tous présents sur les échafaudages, mais comme pour le départ de fusée Ariane, ça n’a pas duré très longtemps. Atterrissage forcé, quelques minutes plus tard :

Trois heures après, c’est moi qui atterrissais de force à Saint-Quentin-en-Yvelines pour écouter Simone Kermes. Mon ami Ruggiero m’avait dit samedi : « Mais pourquoi tu n’essaierais pas d’acheter deux places et de m’accompagner avec Pierre? » Qu’à cela ne tienne, j’ai donc appelé le théâtre aujourd’hui à l’heure du déjeuner et j’ai acheté les deux dernières places, perdues au fin fond de la salle, dans le rang W. Arggggghh...

Moi qui tombe dans les pommes au-delà du second rang, vous imaginez que ce n’était pas une partie de plaisir au moment de régler les billets. Mais, pour faire plaisir à Ruggiero, j’étais prêt à tout. Je voyais surtout le bon côté des choses : le mardi au rang W, le vendredi au rang B, le contraste sera maximal et le plaisir ne pourra en être que plus grand avec Cecilia! Mais quand j’ai vu quelques instants plus tard des tonnes de mioches débarquer dans la salle avec un coussin dans les mains, je me suis dit : « Oh! my God! ». Mais, encore une fois, à force de me raisonner, j’étais prêt à endurer toutes les misères, pourvu que je n’en subisse aucune vendredi !

Le problème de la place a pu être rapidement levé. Ayant vu deux fauteuils vides au troisième rang, j’ai dit à Pierre : « Vite, fonçons!». Et voilà ensuite la vue que j’avais juste avant le concert.

Pas mal, non? Bon, attendez la suite. J’étais planté à côté d’un monsieur qui était tout sauf une momie : il agitait son programme dans tous les sens. J’ai dû être contraint d’intervenir, assez efficacement je dois dire car il a alors cessé immédiatement de le manipuler. Mais ayant ensuite les mains libres, que pouvait-il faire pour s’occuper à votre avis ? Je vous le donne en 1000 ! Il en a alors profité pour se caresser la barbe, et pas seulement dans le sens du poil ! J’étais là face à une limite. Pouvais-je vraiment, après lui avoir demandé d’arrêter d’asticoter son programme, le supplier maintenant de ne plus se caresser? J’ai donc rongé mon frein, en me disant comme toujours : s’il faut passer par là pour atteindre la pureté avec Cecilia, et bien prenons-en notre parti...

Le concert aura été d’excellente tenue. C’était le Venice Baroque Orchestra qui accompagnait la grande soprano allemande qui avait décidé ce soir d’interpréter des airs de Händel et Vivaldi. Andrea Marcon étant absent, on était face au luthiste Ivano Zanenghi qui était très inspiré. Il n’était pas le seul : le violoncelliste Francesco Galligioni, incroyablement virtuose, m’a fait une très forte impression et a pu donner la pleine mesure de son talent dans un concerto pour violoncelle, cordes et basse continue de Vivaldi.

Quant à Simone Kermes, je ne peux pas dire que ce soit ma tasse de thé, mais il faut voir cela une fois dans sa vie. Il n’y a pas de chanteuse lyrique plus démonstrative sur scène ! Mais, manque de pot, j’avais pratiquement tous ses airs en tête chantés par Cecilia – autant dire des airs cramés pour des générations de chanteuses.

Bon, vous connaissez tous l’air de La Griselda interprété par Cecilia Bartoli. Petite piqûre de rappel :


Maintenant, regardez le même air avec Simone Kermes :


Même si le style n’est pas toujours d’un goût parfait, on peut reconnaître que scéniquement, c’est très efficace et donc, on peut s’amuser à se laisser prendre au jeu. Ruggiero nous avait d’ailleurs prévenu : « vous allez voir, nous avait-il dit, un concert avec Simone, ça déménage! » Alors oui, ça déménage. Mais c’est parfois aussi un peu too much. Rassurez-vous, je vous éviterai une nouvelle démonstration avec le Gelido in ogni vena, extrait de l’opéra Farnace. Finalement, c’est avec le Lascia ch’io pianga, très sobrement interprété, qu’elle s’en est peut-être tirée le mieux.

Passé le concert, Ruggiero voulait à tout prix aller saluer sa star. Ce n’était pas moi qui allais le réfréner, même s’il se faisait tard, même si on était à l’autre bout du monde et même s’il fallait encore trois plombes en RER pour rejoindre Paris. Nous voilà donc en train de nous faufiler jusqu’à la loge de Simone, avec l’objectif d’arracher une photo, mais la loge est vide. Simone est déjà partie. C’est que son car n’attend pas, lui! On arrive finalement à retrouver Simone, en haut d’un escalier, qui tombe dans les bras de Ruggiero, lequel arrive sans difficulté à négocier pour nous un retour motorisé sur Paris. Ambiance de folaille dans le car, Simone parle anglais avec Ruggiero et allemand avec son mari au téléphone, moi je parle français avec la photographe qui travaille à l’Opéra, les musiciens parlent italien... Tout cela ressemble à une tour de Babel couchée sur l’autoroute qui fonce tout droit vers Paris ! Il est minuit quand le carrosse nous dépose devant l’hôtel de Simone, sur les quais de la Seine, pour l’ultime séance photo avec la star, son luthiste et son fan (Ruggiero).

Maintenant, la question est : est-ce que jaurai moi aussi ma photo avec Cecilia vendredi ?

dimanche 15 novembre 2009

Quand Heinich panique

Dans un post récent où j’ai critiqué deux de ses livres, Nathalie Heinich a réagi violemment dans un commentaire. Estimant que j’étais dépourvu de toute « générosité intellectuelle » dans la présentation que j’ai faite de L’Élite artiste, celle-ci m’a conseillé de me plonger dans Tintin au lieu de passer mon temps à lire ses ouvrages auxquels, paraît-il, je ne comprendrais rien. J’avoue que je n’arrive pas à déterminer si sa remarque est bête ou méchante. Il se pourrait, aussi, selon le mot de Jules Renard, qu’elle soit «plus bête que méchante, mais si bête que la part de méchanceté reste belle ».

Si je n’ai peut-être rien compris à ses livres, nous sommes alors nombreux dans ce cas, à commencer par tous les sociologues de métier, dont certains fort connus, qui m’ont écrit pour me féliciter de mon billet. Que Nathalie Heinich se console : comme Rimbaud, Lautréamont ou Van Gogh, elle est et reste une grande incomprise.

Il y a quelque chose de passablement paradoxal à en appeler à la « générosité intellectuelle » dans un message où se lisent à chaque ligne, à chaque mot, la méchanceté, la suffisance et le mépris de son auteure : c’est vraiment l’hôpital qui se fout de la charité ! Finalement, je crois que mon meilleur allié dans cette affaire est… Nathalie Heinich elle-même dont la mauvaise foi et la brutalité, sans que je n’aie rien à faire, plaident en ma faveur. À côté, Attali, Finkielkraut ou autres canailles du même tonneau sont des enfants de chœur.

Elle n’a pas d’autre argument que d’autorité pour tenter en vain de relativiser mon propos dans une attitude pitoyablement corporatiste, en faisant du débat sociologique une affaire de spécialistes d’où sont exclus les « amateurs » auxquels Bruno Latour, soit dit en passant, avait su redonner toute leur noblesse (Petites leçons de sociologie des sciences, préface). Cette controverse pourra illustrer un jour la peur panique que pouvaient inspirer aux chercheurs Internet et la liberté critique qu’il autorise, hors des routines et des courbettes requises par la bienséance académique.

C’est donc parce que je serais un amateur que Heinich croit pertinent de me rappeler que la science est « cumulative ». Elle fait dépendre la cumulativité de la science de l’absence de sélectivité dans les sources et proclame que, à la différence des journalistes qui sont tenus de vérifier leurs sources, les sociologues, eux, sont exempts de cette contrainte ! Très franchement, je ne connais pas beaucoup de chercheurs en sciences sociales qui seraient prêts à souscrire à ce principe qui ouvre grand la porte à toutes les turpitudes. Pendant des siècles, on a glosé sur Aristote sans jamais s’aviser de vérifier si les principes de sa Physique étaient vrais. Nathalie Heinich, elle, voudrait aristotéliser la sociologie. Ne nous y trompons pas, le caractère cumulatif de la science n’est invoqué ici que pour justifier la paresse intellectuelle d’une auteure qui considère, tout bien pesé, la non-vérification des sources, à laquelle oblige la précipitation, comme quelque chose de moins blâmable que le plagiat.

Au sujet du bovarysme qui constitue vraiment sa marque de fabrique, elle s’en défend en disant que la fiction fait aussi partie de la réalité. Étrange « confusion des sphères » comme aurait dit Carnap ! Si la fiction peut parfois éclairer l’analyse, comme le rappelle à juste titre Goody dans Food and love (London, Verso, 1998, p. 169), et notamment quand les sources sont lacunaires, elle ne saurait s’y substituer quand elles sont pléthoriques. Mais évidemment, elles requièrent de « longues années de recherche »! Imagine-t-on, par exemple, une enquête sociologique sur le suicide uniquement « à partir des » Souffrances du jeune Werther ou de Madame Bovary? Ce serait tout simplement aberrant. C’est pourtant la démarche que défend Nathalie Heinich qui nous dit que la sociologie de l’art est une sociologie où « le de est à entendre non au génitif – l’art comme objet de la sociologie – mais à l’ablatif – une sociologie à partir de l’art » (L’Élite artiste, p. 12).

Heinich affirme également que je suis un grand « naïf » lorsque je considère que Scudéry ou Nodier sont des romanciers, alors que la sociologue affirme, à tort, que c’est Jules Sandeau le premier romancier à entrer sous la coupole. L’Académie française est-elle naïve aussi quand, sur son site Internet, elle présente, à juste titre, le premier comme un « romancier, auteur dramatique et poète » et le second comme un « romancier, poète et grammairien », tandis que Sandeau, qui n’aurait écrit que des romans selon Heinich, est présenté aussi comme un «dramaturge». Encore une fois, Nathalie Heinich dit n’importe quoi !

Sur la « générosité intellectuelle », enfin, dont je serais dépourvu pour apprécier à sa juste valeur le croisement disciplinaire qu’opère l’auteure de L’Élite artiste, je me demande, tout compte fait, si Nathalie Heinich est bien la mieux placée pour affirmer ce genre de chose. Est-ce généreux, d’un simple point de vue descriptif, que de traiter toute différence théorique comme une forme caractérisée de bêtise et de ramener toute divergence de vue à l’expression d’une « incompréhension » comme elle le fait systématiquement à l’encontre de ses contradicteurs qu’elle assimile, par régression psychologique, à des gens « aigris » ? S’il m’est permis, à mon tour, de suggérer une lecture à Nathalie Heinich, ce serait bien Davidson, et son fameux « principe de charité » qu’elle ne doit pas avoir beaucoup médité dans sa vie, ce qui est gravissime pour une sociologue qui dit prendre au sérieux la compétence critique des acteurs.

Est-ce être généreux, d’un point de vue citoyen et politique cette fois, que de mobiliser tout son savoir, toute son autorité, pour faire en sorte que le législateur n’accorde aucun droit aux gays et aux lesbiennes dans notre pays ? Relisez sa lettre ouverte contre le Pacs – un must dans le genre ignoble – et vous vous rendrez compte que la sociologue a toujours mis son intelligence au service des pires causes. Ce texte dans lequel elle considère l’homosexualité comme un « choix de vie » – si ce n’est pas de la bêtise, ça ! – n’est disponible nulle part sur Internet sauf sur mon blog. Si c’est ça la générosité intellectuelle, on comprendra que je ne mange pas de ce pain-là.

Un dernier mot enfin sur l’anonymat. Tous les universitaires qui n’ont pas trouvé mon billet totalement dénué d’intérêt ont réussi à entrer en contact avec moi et, donc, à m’identifier. Il n’y a que Nathalie Heinich qui n’y soit pas parvenue, alors qu’il suffisait de deux clics de souris pour tomber sur mon nom ! Et de deux clics supplémentaires pour tomber sur ma galerie de portraits dans Flickr. On avouera que dans le genre planqué, on fait mieux ! Mais cela n’est pas étonnant de la part d’une chercheuse – peut-être la seule au monde – qui proclame publiquement qu’elle ne surfe pas sur Internet. Dieu merci, le ridicule ne tue pas ! Dans son Bêtisier, Nathalie Heinich recourt à l’anonymat, mais vis-à-vis de ses collègues qu’elle prend plaisir à rouler dans la farine, à l’instar de Luc Boltanski (p. 106-107) qu’elle ne nomme jamais. Elle explique à son éditeur que c’est pour éviter d’être méchante. Il faut voir cette vidéo – un must dans le genre comique (involontaire) – dans laquelle elle tente de faire passer sa pusillanimité pour de la bonté (allez donc sur Dailymotion).

J’ai une tout autre conception de la générosité que je décline sur mon blog en contribuant à faire connaître, par exemple, les théories les plus subtiles de Jack Goody, les films de Sacha Guitry ou les romans de Balzac. C’est le même sens du partage qui m’anime quand je déconseille un film ou un livre que je trouve mauvais, tel Le Bêtisier de la sociologie. C’est comme cela que j’entends mon activité de bloggueur, et ce ne sont certainement pas les cris d’orfraie de Nathalie Heinich qui me détourneront de cette voie. Bien au contraire, comme on s’en rendra compte dans les prochains jours… La suite se trouve ICI

mardi 10 novembre 2009

In bed with Cecilia

Il paraît que nous faisons tous des rêves récurrents. C’est Freud qui le dit ! Pour certains, ce sera la perte des dents, pour d’autres, le vertige en haut d’une falaise, etc. Il paraît aussi que ces rêves ont une signification cachée… Quitte, donc, à rendre publiques mes névroses, je vais exposer au grand jour mes rêves, car j’ai ceci de particulier que je ne fais pas un, mais deux rêves récurrents. Le premier : je rêve que je passe mon bac et que, systématiquement, je le rate. Cela se produit tous les six mois et, à chaque fois, je me réveille en nage, l’estomac noué. Le second, beaucoup plus fréquent : je rêve cette fois que je vais écouter Cecilia Bartoli en concert et qu’au moment d’entrer dans la salle, j’occupe une place exécrable, où il me sera difficile de bien voir ma chanteuse préférée. Ce rêve a toujours la même structure : le concert a lieu dans une salle que je ne connais pas, où je me rends pour la première fois ; ensuite je crois toujours être en possession des meilleures places car, dans mon rêve, j’ai acheté mon billet une fortune ; enfin c’est au moment où j’entre en salle que je suis horrifié : ma place est toujours loin de la scène, soit en contrebas, soit sur les côtés. Le rêve s’arrête toujours à ce moment-là aussi, avant l’arrivée de Cecilia Bartoli. C’est tellement insoutenable en effet que je me raisonne pendant mon rêve en me disant : « non, ce n’est pas possible, c’est forcément un rêve » !

Évidemment, à l’approche du concert annuel de Cecilia Bartoli, la fréquence de ce rêve récurrent augmente. Pas plus tard que la semaine dernière, j’ai encore rêvé que j’allais à Mexico écouter Cecilia Bartoli.

Il faut dire que quinze jours avant le concert de Cecilia Bartoli, je ne vis plus. Ma plus grande crainte est qu’elle tombe malade ou, bien pire, que l’épidémie de grippe A progresse et contraigne le gouvernement à prendre une décision radicale : la fermeture de tous les théâtres, comme cela s’est produit au printemps dernier à Mexico (tiens, tiens, Mexico !…)

Moi-même, je fais très attention à ne pas tomber malade. J’ai cessé, par exemple, d’aller nager comme j’ai l’habitude de le faire tous les samedis après-midi, de peur de choper un gros rhume. J’ai encore en tête le fameux marathon Malibran du 24 mars 2008 où, Cecilia Bartoli donnant trois concerts le même jour, je m’étais retrouvé au concert avec une double otite – une dans chaque oreille, ce qui avait suscité toute l’admiration de mon ORL ! Alors maintenant, je prends soin de moi préventivement. Depuis hier, par exemple, j’ingurgite des gélules de propolis, histoire de donner un petit coup de fouet à mon immunité !

Une autre angoisse réside aussi dans l’attitude du public. Cest la donnée quon ne peut jamais maîtriser. On ne sait jamais à côté de quel névrosé on risque datterrir. Toujours pour le concert Malibran, dès l’ouverture de La Cenerentola, je m’étais retrouvé à côté d’une dame très désagréable qui mâchait son chewing-gum la bouche ouverte. L’horreur quoi ! J’avais dû intervenir et passer pour le rabat-joie de service. À un autre concert, celui de décembre 2007, je m’étais retrouvé pas loin d’un vieillard qui, un rang derrière moi, caressait la doublure en viscose de son imperméable, ce qui avait produit un horrible chuintement pendant toute la romance du saule d’Otello – un air d’une beauté inouïe. Pourtant, je prends là encore toutes les précautions qui s’imposent. Ainsi, chaque fois que j’achète une place au Théâtre des Champs-Élysées, je demande toujours une place à l’orchestre de face, mais au bout d’un rang pour diminuer par deux mes chances d’être assis à côté d’un con ou d’une conne ! Je m’efforce aussi de diminuer encore par deux mes chances de subir ce type de nuisance en installant Pierre juste devant moi car il se comporte comme une parfaite momie pendant le concert. Mais on n’est jamais à l’abri d’un abruti qui, à sa gauche ou derrière soi, battrait la mesure avec ses mains ou, pire, avec son pied, créant ainsi d’insupportables vibrations qui se communiqueraient sur toute la longueur du plancher.

Quelques jours avant le concert, j’assure également une veille très assidue sur les spectacles de la star. J’ai eu le cœur serré d’apprendre que le concert du 10 octobre prévu dans la Tonhalle de Zürich avait dû être annulé ! En revanche, j’exulte de joie quand je lis une dépêche AFP qui rapporte ceci : « La diva italienne Cecilia Bartoli a transporté d’enthousiasme le Festspielhaus de Baden-Baden qui lui a réservé une standing ovation dimanche soir, au tout début de sa tournée européenne de Bruxelles à Londres en passant par Paris. “Fantastique”, “époustouflant de virtuosité”, “une interprétation musicalement splendide”: la star romaine au tempérament volcanique a été couverte d’éloges à l’issue de son récital intitulé Sacrificium. » À l’heure où j’écris ce post, Cecilia est à Amsterdam, elle sera le 13 à Cologne, le 15 et le 17 à Bruxelles, et le 20 à Pariiiiiiiiiiiiis !

Le jour du concert, je flotte dans un élément inconnu. Je me sens en apesanteur. Je prends toujours une journée de congés pour n’avoir pas, le soir, l’esprit pollué par des considérations de travail. Imaginez que débarque en salle un lecteur qui voudrait photographier des documents sous droits et qui créerait un conflit en cas de refus de ma part ! Non, pas de conflit qui tienne ! J’ai prévu le 20 de rester sous ma couette jusqu’à midi, d’aller ensuite chez Jacques Genin savourer un mille-feuilles à la crème de marrons et après de voir une expo. Pourquoi pas Souvenirs d’Italie au Musée de la vie romantique?

Rien ne ma plus comblé de joie lorsque mon amie Valérie de Berlin m’a envoyé les photos quelle a prises chez Dussmann à l’occasion de la séance dédicace du disque. C’était juste avant le concert à la Philharmonie auquel elle était d’ailleurs présente. Valérie ne m’en voudra pas d’en publier un spécimen.

Dans un premier temps, je me suis dit : « Quelle donc est cette robe? » Puis, passant de l’objet photographié au sujet photographiant, j’ai considéré ensuite lendroit où avait été prise la photo. Quand j’ai vu la place qu’occupait Valérie, mesuré la distance du fauteuil à la scène, j’ai eu tellement froid dans le dos que, le soir même, j’ai fait mon rêve que j’ai décrit plus haut ! Cest que me sens mal au delà du deuxième rang. J’ai fait de nombreuses recherches et j’ai découvert sur Youtube une capture de ce récital où l’on voit, lors du bis, notre chère Cecilia avec ses plumes d’autruche rouges, son caraco doré et ses grandes bottes noires ! Un must !


Regardez comme elle met l’orchestre au pas ! C’est extraordinaire.

Vraiment, parfois, je me prends à rêver non plus de concert, mais de mariage avec Cecilia car je me dis quelle doit vraiment être grandiose, aussi, dans les scènes de ménage !

mardi 3 novembre 2009

Bis repetita

Après le mille-feuilles à la vanille, le mille-feuilles à la framboise, le mille-feuilles à la vanille et à la framboise, le mille-feuilles au praliné, le mille-feuilles au caramel, le mille-feuilles au chocolat, il ne manquait plus, à mon tableau de chasse, que le mille-feuilles au marrons de... Jacques Genin! Un mille-feuilles saisonnier en somme, comme la glace aux marrons glacés de Berthillon, que l’on peut goûter uniquement pendant trois petits mois de l’année.

Il faut donc faire vite, et c’est pour cela qu’après une dure journée de travail décentralisée à vingt kilomètres au sud de Paris, je me suis dit que c’était le moment de repasser par la rue de Turenne, pour goûter à ce fameux mille-feuilles dont j’avais eu connaissance, il y a quelques semaines, par le chef lui-même, alors qu’il n’en était qu’au stade de l’expérimentation. Moi qui adore les marrons, pensez donc comme j’ai été comblé avec cette délicieuse crème élaborée à partir des plus beaux marrons de Turin et parfumée, en dernier ressort, au rhum. Le mariage de ces deux parfums est extraordinaire et on se prend à rêver des sommets qu’on atteindrait si le maître se plaisait à enfanter des Mont-Blanc. La crème de marrons de Jacques Genin est assez aérée et par bonheur relativement peu sucrée, son feuilleté est comme toujours d’une fraîcheur à toute épreuve et, en guise de cerise sur le gâteau, on trouve un marron glacé au goût légèrement vanillé, déposé comme un trophée.

Voilà, c’était la petite respiration gastronomique de la semaine, avant la dernière salve réfutative de LÉlite artiste...

vendredi 30 octobre 2009

Nathalie Heinich : le bêtisier de la sociologue

On fait tous des erreurs de jeunesse. Pour les uns, ce sera Mao, pour les autres, la psychanalyse. Moi, mon erreur de jeunesse, ça a été, pendant des années, de m’enthousiasmer pour les travaux de Nathalie Heinich, d’acheter tous ses livres, un à un, et d’imaginer que j’étais plus intelligent après les avoir lus. Je l’avais découverte au moment où j’étais étudiant. À l’époque, je dépouillais tous les catalogues des éditeurs, et en feuilletant celui des éditions de Minuit, j’étais tombé sur un livre dont le titre m’avait tout de suite intrigué : La Gloire de Van Gogh. Essai d'anthropologie de l’admiration (Minuit, 1991).
J’avais donc commencé par ce livre-ci que j’avais trouvé génial et j’avais enchaîné ensuite avec Du Peintre à l’artiste (Minuit, 1993), une thèse sur le statut des peintres aux XVIIe et XVIIIe siècles que Nathalie Heinich avait conduite, quelques années plus tôt, sous la direction de Pierre Bourdieu, ce qui me semblait à l’époque, tout bourdieusien que j’étais, un gage de sérieux. En 1996, j’ai commencé à douter avec États de femmes (Gallimard) : une première application du bovarysme à la sociologie. J’en ai déjà dénoncé cet été les ravages dans sa pratique de sociologue qu’il n’est pas utile que je revienne là-dessus, les lecteurs les plus curieux s’y reporteront à nouveau ici. En 1998, paraît Le Triple jeu de l’art contemporain (Minuit), un livre qui passe tout l’art contemporain à la moulinette d’une seule idée : la transgression ! Allez dire à Soulages, à Boltanski qu’ils sont transgressifs, ils vous riront au nez ! C’est pourtant ce que ne cesse de faire Heinich qui parle de transgression des limites, de transgression du sacré, de transgression de la morale, de transgression juridique, c’est sa tarte à la crème.

Mais c’est en 1999 que j’ai reçu un coup de poignard, à l’occasion du débat sur le PACS. Foulant aux pieds tous ses principes sur la neutralité axiologique qu’elle avait défendus dans Ce que l’art fait à la sociologie (Minuit, 1998), Nathalie Heinich est descendue dans l’arène politique pour s’opposer au Pacs en signant une tribune dans Le Monde intitulée « Ne laissons pas la critique du Pacs à la droite ». Grrrr. J’ai commencé alors à mettre des cartes postales géantes sur ma bibliothèque pour cacher tous ses livres… que j’ai, malgré tout, continué d’acheter. Pas très longtemps, je vous rassure : en 2000, en effet, paraît L’épreuve de la grandeur, une enquête sur la reconnaissance et l’impact des prix littéraires sur les auteurs eux-mêmes, puis en 2002 sort Mère-filles, un véritable… navet sociologique promis pourtant à un véritable succès, illustrant le principe « plus c’est gros, mieux ça passe » : Nathalie Heinich, explore ici le sentiment maternel et filial en s’intéressant uniquement aux personnages de mères et de filles forgés par les écrivains. Vous imaginez ce que ça donnerait si on faisait une histoire de l’homosexualité à partir des romans de la Belle Époque! On en frémit déjà ! Mais, comme deux ne va jamais sans trois, Nathalie Heinich récidive en 2005 avec L’Élite artiste (Gallimard). Dans ce livre, elle exploite à nouveau le terrain de la littérature mais pour tenter cette fois d’élucider l’identité artiste au XIXe siècle. Un livre totalement affligeant, tant sur la méthode que sur le contenu : elle a lu dix romans de Balzac qui mettent en scène des peintres, et elle croit après ça être en mesure de dire ce qu’est le statut de l’artiste à cette époque. Elle a lu aussi un roman dont le héros est un compositeur de musique (Gambara de Balzac) et, prenant la partie pour le tout, elle prétend après cela être capable de parler du statut des musiciens à cette époque!... À côté, le bovarysme de Michael Lucey, c’est vraiment du pipi de chat !
Et voilà qu’aujourd’hui elle publie Le Bêtisier du sociologue dans lequel elle dénonce les erreurs de raisonnement de ses collègues sociologues – un livre qu’elle a dû, à plusieurs reprises, s’arrêter d’écrire, tellement elle riait en l’écrivant ! Je l’ai eu entre les mains, je vous assure que c’est à pleurer ! Elle voit dans l’homoparentalité un « abus de droit » (p. 92-93), dans les années soixante-dix une époque « calamiteuse » (p. 110) et elle s’indigne qu’on ne puisse plus utiliser la notion de « race » qu’elle s’emploie donc à relégitimer (p. 111-113)…

Dans ce dernier opus, Nathalie Heinich écrit ceci : « C’est triste à dire pour la sociologue de l’art que je suis, mais l’art est un fâcheux foyer de bêtises en sociologie ». Prenons-là aux mots et ouvrons un livre de sociologie de l’art – un livre d’elle s’entend ! – pour tâcher d’y observer la loi qu’elle décrit si bien. Vous verrez alors comment ses livres peuvent fournir un excellent terrain d’observation de ce qu’elle appelle la bêêêêtise. On va donc s’employer, dans les lignes qui suivent, à retourner Nathalie Heinich contre elle-même et à montrer que tout ce qu’elle énonce n’est jamais si vrai que pour ses propres livres.

Prenons un livre comme LÉlite artiste. Ce qui fait l’originalité absolue d’un livre comme celui-là, c’est le terrain de l’enquête. Nathalie Heinich se propose d’enquêter sur le statut de l’artiste au XIXe siècle à partir… on n’ose l’écrire… des romans. On s’attendrait, venant d’une sociologue, qu’elle dépouille plutôt des registres d’archives, des règlements d’académies, qu’elle analyse les contrats qui liaient les peintres à leurs commanditaires, etc… Pas du tout, les fictions lui conviennent très bien, au motif qu’elles exemplifient certaines valeurs. C’est tellement plus simple, ça permet de rester au chaud chez soi et d’éviter d’aller dans les bibliothèques!…

C’est là où le bât blesse car c’est moins sur des êtres « en chair et en os », ayant réellement existé, que sur des « êtres de papier », inventés de toute pièce par des écrivains, que Heinich s’appuie pour mener son enquête. Or il est impossible de traiter des personnages de fiction comme s’ils étaient des personnes réelles, en gommant, comme si de rien n’était, cette frontière évidemment irréductible entre personnes et personnages que les auteurs s’évertuent à faire oublier au lecteur dans le cadre de l’illusion romanesque. Avec une telle définition de ce qui est « réel », tout fait en effet partie de la « réalité » : mythes, récits, fictions, en bref : n’importe quoi. À ce titre aussi le père Noël fait partie de la réalité, mais il n’est réel que comme entité à laquelle seules les enfants croient.

On peut recourir aux fictions quand les sources sont lacunaires, mais bien évidemment ce n’est pas le cas ici. Si Heinich s’intéresse aux fictions, c’est parce que, selon elle, s’y reflètent « les valeurs de sens commun » (23). Mais, contrairement à ce qu’elle écrit, les fictions n’offrent pas un reflet des valeurs d’une époque : ils sont des dispositifs visant à faire vibrer ceux qui les lisent, c’est tout à fait différent. Heinich les lit au niveau sémantique alors qu’il faut envisager le roman d’un point de vue pragmatique : ce qu’il signifie est avant tout ce qu’il fait à celui qui le lit.

N’en faisant qu’à sa tête, Heinich affirme que le roman, en vertu de son indéniable succès populaire au xixe siècle, est le creuset des valeurs de sens commun. Faisons comme si cétait vrai… Le problème est que les romans sélectionnés dans son corpus sont, dans leur quasi-totalité, tout sauf populaires. Il est difficile d’admettre que Le Chef-d’œuvre inconnu de Balzac (1831), Manette Salomon des frères Goncourt (1867), À Rebours de Huysmans (1884) ou encore Monsieur de Phocas de Jean Lorrain (1901), pour s’en tenir à des œuvres que Heinich exploite largement, constituent des romans « populaires » qui concentrent toutes les valeurs communes d’une société. Si elle voulait vraiment des romans populaires, il aurait mieux valu qu’elle analyse ceux d’Edmond About, mais elle ne s’en est pas donné la peine !

On pourra s’étonner aussi que les vaudevilles, qui étaient véritablement populaires à l’époque, passent ici à la trappe. Mais Nathalie Heinich est pressée et n’a pas envie de perdre son temps en bibliothèque : « il faudrait de longues années de recherches pour pouvoir intégrer à notre corpus ces fictions pourtant si typiques de l’époque » C’est donc au motif que ces œuvres n’ont jamais été analysées de façon systématique et que leur investigation impliquerait un travail considérable que Heinich justifie leur élimination de son corpus, violant ainsi le principe qu’elle avait défendu un peu plus haut, selon lequel la généralité des valeurs dériverait de la popularité des œuvres. Consciente des lacunes criantes de son corpus, Heinich concède qu’« il faudrait pouvoir y ajouter [au corpus d’œuvres de fictions], les pièces de théâtre, les opéras et la poésie, mais la documentation est malheureusement lacunaire, le paradoxe étant que, par un effet de chiasme, le genre qui nous intéresse le plus – le roman – était considéré comme mineur à l’époque, alors que les œuvres poétiques et théâtrales, qui tenaient le haut du pavé, sont aujourd’hui tombées, pour une grande part, dans l’oubli » (p. 163). Bel exemple de malhonnêteté intellectuelle, ce n’est pas parce que les œuvres sont tombées dans l’oubli qu’elles ne sont plus accessibles. À quoi servent donc les bibliothèques ? Nathalie Heinich ne doit pas beaucoup les fréquenter, car il existe de nombreux catalogues et répertoires qui signalent les vaudevilles. Le fait que le temps d’étude soit trop long est-il un argument suffisant pour affirmer qu’il n’est pas possible d’en faire l’étude ?

On comprend alors que, par paresse intellectuelle, Nathalie Heinich se retourne vers les terres balzaciennes, bien mieux balisées, grâce à d’illustres balzaciens qui sont passés avant elle et auxquels elle n’hésite pas à reprendre, mot pour mot, leurs analyses. C’est ce qui explique la surreprésentation de Balzac dans son corpus : sur les 60 œuvres de fiction qui le constituent, figurent douze romans de Balzac (soit 20 % du corpus). La présence de Balzac surprend car on ne peut vraiment pas dire que l’auteur de La Comédie humaine soit connu pour avoir été de son vivant en empathie directe avec les valeurs de sens commun. Il a, au contraire, mis toute son énergie à s’opposer à ces valeurs, tant dans sa vie, que dans ses œuvres. Ses romans ne dupliquent pas le réel, ils le dépassent et le transcendent. Par conséquent, chercher le « sens commun » dans les romans de Balzac a, finalement, à peu près autant de sens que de demander à un historien du xviiie siècle de reconstituer la condition paysanne à partir seulement des figures de bergers peintes par Boucher sur les services en porcelaine de la manufacture de Sèvres. Je montrerai une prochaine fois, dans le cas du Chef-d’œuvre inconnu, comment certains éléments du récit (comme le désordre de l’atelier du peintre, la nature mélancolique de l’artiste, le don de soi, l’amour de l’art, la pauvreté choisie et non subie, la solitude, lisolement, etc.) ne dérivent pas du paradigme romantique, comme le soutient Nathalie Heinich.

Mais les réserves qu’inspire le travail de la sociologue ne sont pas seulement de nature épistémologique. Elles sont aussi, plus platement, philologiques. À plusieurs reprises Heinich affirme le caractère insolite d’un certain nombre d’événements. Ainsi, au début de son ouvrage, elle affirme de façon expéditive que Le Chef-d’œuvre inconnu de Balzac est « le premier roman dans la littérature française à avoir pour héros un peintre et la création pour sujet » (p. 15). Comment peut-on en être certain ? Quelle place fait-elle au roman de Charles Sorel, Description de l’isle de Portraiture et de la ville des portraits (1659) qui décrit l’activité de plusieurs peintres ?

Ensuite, Heinich n’a pas peur d’affirmer que « le premier romancier » à entrer à l’Académie française est Jules Sandeau (1811-1883) et de renvoyer – sans vérifier l’information – à un article de Rémy Ponton qui affirme avant elle pareille chose (p.72). On a envie de lui dire : Et Georges de Scudéry (1601-1667), alors ? N’était-il pas, avec sa sœur, l’auteur de plusieurs romans fleuves ? La liste est longue : Vigny, auteur en 1826 de Cinq Mars, est élu au fauteuil d’académicien en 1845 ; Sainte-Beuve, auteur en 1834 de Volupté, est élu en 1844, sans oublier Charles Nodier, auteur en 1803 du Peintre de Saltzbourg (un roman qui figure pourtant dans le corpus de Heinich) qui devient académicien en 1833 ! On le voit, tout ça n’est pas sérieux !

Elle dit encore que les premiers « artistes vocationnels » n’apparaissent qu’à la fin du xviiie siècle ou au début du xixe siècle… Ça c’est parce qu’elle a construit un modèle évolutionniste où , au régime artisanal, succède le régime professionnel (avec son académie, son enseignement, ses règles) et, à ce dernier régime, le régime vocationnel (où lartiste engendre des œuvres qui ne résultent plus dune stricte application des règles). On reste sceptique devant cette tripartition : de nombreux témoignages montrent au contraire que des vocations d’artistes se sont rencontrées à toutes les époques, pas seulement au xixe siècle. Mais Nathalie Heinich brocarde ses « éminents collègues » qui lui ont fait comprendre qu’elle ne connaît rien à l’histoire de l’art… Dans son Bêtisier (p.58), elle balaie l’objection d’un revers de main en disant que ce ne sont que des exceptions, pas la normalité. Du coup, le modèle devient irréfutable.

Il faudrait sans doute faire à l’histoire de l’art ce que Jack Goody a fait à l’anthropologie de la famille, où celui-ci a considérablement revu à la baisse les inventions fracassantes, telles celle, célébrissime, d’Ariès, s’agissant de l’enfance.

Plus grave, Heinich ne cite jamais ses sources documentaires. Les citations sont simplement reproduites en italique sans note de bas de page. Le lecteur devra se débrouiller tout seul pour retrouver les passages cités. Cette pratique a pour conséquence d’empêcher tout contrôle qui pourrait légitimement s’exercer à la suite des doutes, nombreux, qui naissent à la lecture de cet ouvrage, notamment lorsqu’elle cite de façon évidemment inexacte les textes. Ainsi, la dernière phrase de l’Éducation sentimentale de Flaubert (« c’est là ce que nous avons eu de meilleur ») devient sous la plume de l’auteure : « ce que nous aurons eu de mieux ». On va bientôt comprendre pourquoi…

Si Nathalie Heinich ne prend pas la peine de référencer ses citations, c’est parce qu’il lui arrive de les reprendre telles quelles chez d’autres auteurs. Pour construire son corpus, elle a pris appui sur un ouvrage de Bowie : il suffit de le vérifier, la plupart des ouvrages qu’elle exploite figurent dans la bibliographie que Bowie avait constituée dans les années 1950 pour sa thèse The Painter in French Fiction qu’elle cite en biblio.

Bien sûr, Heinich a tout de même pris la peine de l’augmenter de quelques références, glanées ici et là, dans des articles de périodiques, notamment celui de Diaz (« L’artiste romantique en perspective » paru en 1986 dans la revue Romantique). La comédie de Collin d’Harleville, Les Artistes, ainsi que les deux seuls vaudevilles de Scribe présents dans son corpus, L’Artiste et La Mansarde des artistes, proviennent de cet article. Le risque, c’est qu’en piochant chez les autres, on pioche aussi les erreurs qui s’y trouvent.

Que d’erreurs en effet dans ses dates ! Elle prétend ainsi que la première édition des Souvenirs au coin du feu de Marmontel est de 1818 alors que c’est 1801. En fait l’erreur se trouve chez Théodore Bowie qui, 50 ans avant elle, avait cité une édition posthume de ce texte. Elle soutient encore que La Mansarde des artistes de Scribe date de 1825 alors que c’est 1824, que Histoire d’un merle blanc de Vigny date de 1852 alors que c’est 1842, que Les Excentriques de Champfleury datent de 1856 alors que c’est 1852, que Les Mystères de Marseille de Zola sont de 1884 alors que c’est 1867 et enfin que Les femmes d’artistes de Daudet datent de 1889 alors que c’est 1874.

D’autres erreurs chronologiques, à la différence des précédentes, apparaissent beaucoup plus grossières, notamment quand la sociologue confère à certaines dates une signification factuelle qui s’avère inexacte. Ainsi elle assure, en prenant cette fois appui sur les analyses de Roland Mortier, que « dès 1725 », un article de L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert associe à la notion d’originalité les valeurs négatives de « singularité » et «bizarrerie» (p.117). Or, comme chacun le sait, l’édition du premier volume de l’Encyclopédie ne remonte pas avant 1751, soit un bon quart de siècle plus tard.

On voit mal Mortier, un vrai spécialiste du domaine, faire une erreur aussi énorme. Quand on se reporte à son ouvrage (L’Originalité, une nouvelle catégorie esthétique au siècle des Lumières, Genève, Droz, 1982), on s’aperçoit qu’il dit tout à fait autre chose : il explique au contraire que la valeur négative du substantif (un « original ») est attestée dès 1725 et qu’il faut attendre l’Encyclopédie pour voir le début d’une inflexion positiveRien à voir, donc.

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, on s’étonnera également d’apprendre que le premier tableau d’histoire réalisé par une femme date, selon la sociologue qui cite ses sources, de… 1802. Et la Madeleine tenant un vase de parfum dElisabeth Sophie Chéron (1648-1711), conservée au MBA de Rennes? Cette fois, Heinich s’appuie sur la thèse de François Benoît, L’Art français sous la Révolution et l’Empire, dans laquelle ce dernier affirmait qu’« en 1802, on les vit pour la première fois aborder la peinture d’histoire ». Sachant qu’il existe bien avant cette date des tableaux d’histoire peints par des femmes, il nous a paru peu crédible que l’historien de l’art avance une telle phrase sans l’assortir d’un minimum de réserves. Et de fait, quand on prend la peine de vérifier la thèse de Benoît, la citation est extraite d’un chapitre où il n’est question que de la peinture des Salons.

Elisabeth Vigée Le Brun, La Paix ramenant l'abondance (1780)

À la manière du téléphone arabe, Heinich reprend des informations sans rien vérifier, de sorte que, au final, le lecteur se retrouve avec des faits de deuxième, troisième ou quatrième main: c’est alors que commence l’ère du soupçon. À propos de main, je suis prêt à mettre la mienne au feu que Heinich n’a jamais lu le livre sur lequel elle prend appui pour montrer que le roman n’était pas encore devenu un genre majeur au début du xxe siècle, le fameux ouvrage de Gustave Pessard, Statuomanie parisienne (Paris, Darangon, 1912). En effet, pour prouver cette thèse, Heinich fait un décompte des statues de romanciers dans la capitale en 1912. Ainsi, elle écrit que Paris compte « 48 statues de poètes, 47 d’écrivains, 10 d’auteurs dramatiques et 4 seulement de romanciers » (p. 74).

Balzac par Rodin. Photo : Jeff Kubina

Le problème est que, lorsqu’on prend la peine de consulter vraiment l’ouvrage de Pessard, on s’aperçoit que la notion d’écrivain est beaucoup plus lâche que Heinich semble l’admettre, puisqu’elle rassemble des auteurs tels que Fénelon, Diderot ou Mme de Staël (qui ont excellé dans d’autres genres que le roman sans pourtant y renoncer complètement avec, par exemple, Les Aventures de Télémaque, Les Bijoux indiscrets ou Corinne). Mais aussi des auteurs comme Marivaux, Musset, Hugo, qui sont à la fois des romanciers et des auteurs dramatiques. Et enfin des auteurs qui passent pourtant davantage pour des romanciers que pour des dramaturges ou des poètes. C’est ainsi que Balzac, Stendhal, Sand, Maupassant, Daudet ne sont pas considérés par Gustave Pessard comme des romanciers, aussi surprenant que cela puisse paraître, mais comme des écrivains. Par conséquent, les chiffres utilisés par Heinich doivent-ils être bien évidemment réinterprétés d’une tout autre manière. Mais évidemment, cela foutrait par terre sa démonstration. C’est pourtant la même qui, dans Le bêtisier, déplore chez ses collègues « les belles bêtises à propos des nombres » (53). À bêtises, bêtises et demi.

Autre ouvrage que Nathalie Heinich cite abondamment, mais qu’elle n’a certainement jamais eu entre les mains : Émilie ou la jeune fille auteur d’Ulliac Trémadeure. Pour en parler, elle exploite la monographie de Christine Planté, La Petite sœur de Balzac (Paris, Le Seuil, 1989). Dans cet ouvrage, Planté évoque la figure d’Ulliac Trémadeure, mais sans jamais citer son prénom qui est Sophie. Heinich, reprenant précipitamment cette référence, ne vérifie pas: Sophie (prénom) Ulliac Trémadeure (nom) devient, chez Heinich, Ulliac (prénom) Trémadeure (nom) (voir l’index des noms, p. 360). C’est avec ce genre de détails que l’on se rend compte qu’une bonne part de l’information d’Heinich est de seconde main et est utilisée superficiellement. Par ailleurs, l’ouvrage d’Ulliac Trémadeure, Émilie ou la jeune fille auteur, a été publié dans la collection « Bibliothèque universelle d’éducation » et non dans la « Bibliothèque d’éducation », comme l’avait indiqué par erreur Christine Planté. Erreur que reprend Heinich qui montre par là qu’elle n’a, de toute évidence, jamais eu le livre entre les mains.

Aux erreurs philologiques et chronologiques, viennent s’ajouter les erreurs onomastiques, qui trahissent une absence complète de familiarité avec le sujet. Ainsi, l’auteur de Ravage n’est pas Henri Barjavel, comme le répète à deux reprises Heinich (p. 333 et 365), mais René Barjavel. L’auteur de La Vie quotidienne des artistes français au xixe siècle n’est pas davantage Jean Lethève, mais Jacques Lethève (p. 53, 105, 357). Heinich mentionne également un certain Deznoyer (p. 163, 363), qui serait l’auteur du drame intitulé Caravage 1599, alors qu’il s’agit plus exactement de Desnoyer. Notons que ce Deznoyer, tout comme un certain Collin d’Harleville, sont les deux seuls auteurs à apparaître dans l’index sans leur prénom, ce qui n’est pas étonnant puisque Heinich reprend toutes ces références chez Diaz où le prénom était également absent. Plus loin, Heinich commentant un passage d’Illusions perdues évoque le personnage de « David Sénard » (p.265), et non David Séchard, tant et si bien que l’on ne peut pas faire autrement que de se demander si Heinich a vraiment lu Illusions perdues.

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que je constate de telles approximations. Dans États de femme, Heinich transformait bizarrement le personnage de Perdican d’On ne badine pas avec l’amour en un étrange « Pélican » (1996, p. 189). Mais Nathalie Heinich dira sûrement que j’ergote…

Voilà, pour faire court, ce que Nathalie Heinich fait à la sociologie. Et il faudrait après écouter ses bons conseils ? En 19 ans, Heinich a publié 27 livres et plus de 250 articles. Cela fait une moyenne de près de 1,4 livre par an et plus d’un article par mois. Les livres sont d’importance ou de nature inégale, il est vrai, de même que les articles. Mais ces chiffres nous donnent une idée assez précise de ce à quoi conduit la frénésie des publications : erreurs en grand nombre, refus de la recherche proprement dite (notamment dans le cas des vaudevilles), démarquages grossiers, épistémologie de façade. On sait bien que pour survivre dans le monde de la science, il faut publier. On dit d’ailleurs : publish or perish. Mais ceux qui publient n’importe quoi à n’importe quel prix finissent par lier le publish au perish et s’exposent ainsi à une mort scientifique, comme l’illustre très bien le cas de Nathalie Heinich qui, en quelques années, est devenue la risée de la grande majorité de ses collègues.

Pour lire la réponse de Nathalie Heinich, cliquez sur la zone commentaires de ce post. Pour lire ma réponse à sa réponse, merci de vous reporter au 15 novembre ou de cliquer ici.

samedi 17 octobre 2009

Faramondo au Théâtre des Champs-Elysées

Après avoir donné au mois de mars dernier, salle Gaveau, un récital en compagnie de Max-Emmanuel Cencic et Xavier Sabata, Diego Fasolis et son ensemble I Barocchisti étaient de retour ce soir à Paris, sur la scène du théâtre des Champs-Élysées, pour assurer la promotion de leur dernier disque, l’opéra Faramondo de Händel, paru cette année chez Virgin.

Disons-le tout de suite : des opéras de Händel de cette qualité, ce n’est vraiment pas tous les jours qu’il s’en publie, surtout en ces temps de crise du disque, où les éditeurs n’ont plus assez de cash pour financer des enregistrements aussi coûteux. Il faut remonter à 2004, avec la parution de Siroe, Re di Persia chez Harmonia Mundi, pour trouver un enregistrement équivalent, tant pour la qualité de la distribution que pour celle de la direction d’orchestre.

L’arrivée de Fasolis chez Virgin redonne donc espoir, à tous les amoureux de Händel, que ses opéras ne soient plus la chasse gardée d’Alan Curtis qui, après avoir développé ces dernières années une redoutable « stratégie d’occupation » dans le champ discographique, avait fini par s’imposer comme le principal interprète de l’opéra händelien.

Je me suis demandé comment il était possible que, jusqu’à la sortie de Faramondo, je n’aie jamais entendu parler de Fasolis, alors que, après enquête, ce chef a pourtant publié des dizaines de disques ? La réponse se trouve peut-être du côté de son éditeur. Fasolis a enregistré la plupart de ses disques chez Naxos qui est, comme L’Harmattan dans l’univers du livre, un éditeur qui pratique le flooding. Gros flux, gros volumes, il est tout bonnement impossible, avec la meilleure volonté, de suivre les actualités de cette firme. Comme l’éditeur ne fait plus son travail de sélection, c’est donc au récepteur de se substituer à lui dans la multitude de ce qui se publie. Avec un gros risque : que les véritables perles discographiques (comme les sonates de Weiss par Robert Barto) soient complètement noyées sous la masse de ce qui se publie.

Ce qui est excitant avec Diego Fasolis, c’est que c’est un chef qui a une vraie vision de l’œuvre et qui ne se contente pas, comme Curtis, d’exécuter cette musique au mètre. Il propose une véritable mise-en-scène de cette musique, qu’il cisèle avec une précision saisissante, ce qui fait que chaque air ressemble à une miniature où chaque détail compte. Même amputé de la quasi-totalité de ses vents et réduit à une petite quinzaine de musiciens sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées, cet orchestre possède une énergie incroyable, produit de fabuleux contrastes et restitue avec maestria les contours nerveux des airs les plus enlevés.

Au départ, ce devait être un concert avec Fifi et Maxou – comprenez Philippe Jaroussky et Max-Emmanuel Cencic –, mais ce dernier étant tombé malade au dernier moment, il a dû céder sa place à la mezzo-soprano Mary Ellen Nesi qui l’a donc remplacé au pied levé. La défection de Cencic a pris tout le monde au dépourvu, puisque l’annonce a été faite au début du concert, sous de très timides huées. Seuls ceux qui avaient consulté le site Internet du théâtre le matin même ou prêté attention à l’affiche savaient que Cencic ne serait pas de la partie ce soir.

Tout le monde craignait alors le pire. Mais, dès le premier air de Faramondo (Rival ti sono), les craintes ont tout de suite été déjouées. Tout était parfaitement en place, ce qui fait que la prestation de Mary Ellen Nesi n’a pas été seulement honorable (au sens où cette dernière se serait acquittée a minima de ses devoirs de remplaçante), elle a réellement été très convaincante, et à mesure d’ailleurs que le spectacle progressait, Nesi aussi gagnait en profondeur et en intensité.

Autre changement par rapport au disque : la soprano Netta Or, en lieu et place de Sophie Karthäuser. Là, on peut dire qu’on a vraiment perdu au change. Dommage, car Sophie Karthäuser était présente trois jours plus tard à Paris, pour le concert des 30 ans des Arts Flo. En effet, tout chez Netta Or était agaçant et irritant : l’émission, instable, le vibrato, horrible, mais surtout le timbre, acide. Sans parler des minauderies perpétuelles de la chanteuse. Et dire que Philippe Jaroussky a dû se coltiner son unique duo avec elle !

Face à ce personnage féminin un peu mièvre et fade, je me réjouissais de découvrir alors la Rosimonda de Marina de Liso qui, au disque, m’avait fait une très forte impression. Si son premier air (Vanne, che più ti miro) m’a un peu déçu (ça partait dans tous les sens), elle a fait preuve par la suite d’un engagement dramatique assez incroyable, dont on peut se rendre compte avec l’aria Sì l’intendesti, extraite ici du disque :

C’est à Xavier Sabata, qui interprétait le rôle de Gernando, que Marina de Liso adresse ses invectives dans les deux airs précités. Sabata m’a semblé absolument remarquable dans son Voglio che mora, qu’il a conclu sur la scène comme au disque avec un trille parfait. Même avec une petite voix, et un timbre pas séduisant au premier abord, Sabata possède un style, une intelligence du rôle et une force dramatique sur scène qui compensent largement les limites de sa voix. Extrait :

Il y aurait encore quelques mots à dire sur la basse In-Sung Sim, que j’ai trouvé très percutante, mais venons-en à notre star nationale, à savoir Philippe Jaroussky qui, comme dans Ercole sul Termodonte, était responsable ce soir du taux de remplissage à 100% de la salle, alors qu’il n’avait que trois petits airs à chanter et un duo.

Sa prestation a été irréprochable, il chante comme toujours avec une souplesse, un style et une élégance rares et c’est pour cela d’ailleurs que la salle était investie ce soir par autant de groupies. La femme assise dans le fauteuil à côté de moi en faisait partie : elle n’applaudissait que pour Jaroussky et n’écoutait même pas les autres interprètes pour lesquels elle semblait n’avoir que mépris. Ses yeux n’étaient rivés que sur lui, même quand il ne chantait pas et qu’il restait assis sur sa chaise, plongé dans ses partitions. Si la salle applaudissait quelqu’un d’autre que Jaroussky, elle restait en mode veille, comme s’il ne se passait rien sur scène, mais dès qu’il se levait et prenait place devant son pupitre, quel changement alors sur sa personne ! Elle semblait soudain traversée par des courants d’air chaud, son visage s’illuminait, prenait une expression sublime, son corps était en transe, on aurait dit une pythonisse. J’espère que je ne ressemblerai pas à ça quand je verrai la Bartoli le mois prochain !

mercredi 14 octobre 2009

Titien, Tintoret, Véronèse : rivalités à Venise, oisiveté à Paris

Les peintres vénitiens sont à la mode et ce n’est certainement pas moi qui vais m’en plaindre. Depuis quelques années, en effet, il n’y a pas un seul musée au monde qui ne célèbre les grands maîtres de Venise en leur consacrant une exposition. On s’intéresse soit à la figure d’un peintre (« Lorenzo Lotto » au Louvre en 1998 ; «Giorgione » à Londres en 2004 ; « Giovanni Bellini » à Rome en 2008), soit à un pan de sa production (« Véronèse profane » au Musée du Luxembourg en 2004 ; « L’ultimo Tiziano » à Vienne et Venise en 2006-2007), soit encore à un genre donné, avec les portraits de Titien (« Titien, le pouvoir en face » au musée du Luxembourg en 2006), soit enfin à la présentation d’une œuvre bien précise (« Le Paradis de Tintoret » au Louvre en 2006).

Avec « Titien, Tintoret, Véronèse : rivalités à Venise », les commissaires Vincent Delieuvin et Jean Habert ont voulu rompre avec les précédentes expositions et porter un regard croisé sur la production des trois plus grands peintres vénitiens du XVIe siècle. Le propos se veut très ambitieux : il s’agit de montrer pour la première fois comment la rivalité qui s’engage entre Titien, Tintoret et Véronèse peut fournir une nouvelle clé d’interprétation et de compréhension des œuvres elles-mêmes. La démarche, convenons-en, est loin d’être absurde, puisqu’elle a déjà porté ses fruits avec d’autres peintres, à d’autres époques. On a tous en mémoire les travaux de Thomas Crow qui a défendu cette approche et éclairé notre vision de certains chefs-d’œuvre de l’époque révolutionnaire.

Si vous lisez son excellent livre L’Atelier de David : émulation et Révolution (Paris, Gallimard, 1997), vous apprendrez vraiment quelque chose sur la rivalité qui opposait des artistes aussi différents que Drouais, Girodet, Gérard, Fabre et Gros, et vous pourrez voir comment cette rivalité s’est projetée de façon exemplaire dans les œuvres elles-mêmes en confrontant, par exemple, Le Sommeil dEndymion de Girodet à La Mort d’Abel de Fabre qui fonctionnent tous deux comme une réponse à l’Athlète mourant de Drouais. Malheureusement, quand on parcourt l’exposition du Louvre, on ne saisit pas très bien comment la rivalité fait rage entre nos peintres vénitiens ni comment elle pourrait bien être génératrice d’une « saine émulation ».

En effet, si la notion de rivalité peut avoir un sens entre deux peintres comme Tintoret et Véronèse, lesquels s’affrontent encore en 1582, lors du concours de peinture pour la salle du Conseil au Palais des doges, elle n’en a pas beaucoup entre Titien et Véronèse que deux générations séparent. Ne perdons pas de vue que lorsque Véronèse s’engage dans la carrière de peintre, Titien est déjà un maître incontesté et qu’il occupe en Europe une position absolument dominante. Il a peint le portrait de François Ier, et son service se partage entre celui du pape et de l’empereur… Ce n’est pas pour rien qu’on a appelé aussi le Cinquecento vénitien le Siècle de Titien. Par conséquent, on ne rivalise pas avec un maître qu’on admire, qui est au-dessus de vous et qui, par ailleurs, vous protège, en soutenant votre candidature pour le plafond de la bibliothèque Marciana : on suit la voie qu’il a tracée, au mieux on essaie d’aller plus loin ! Inversement, on ne rivalise pas avec quelqu’un qu’on considère comme une merde – et c’était le cas de Titien qui n’avait que mépris pour l’ambitieux et arrogant Tintoret dont on admirera au passage l’autoportrait de Philadelphie.

Le véritable rival de Titien à cette époque n’est ni Tintoret ni Véronèse, c’est plutôt Michel-Ange, et il est également évident que Tintoret lui-même rivalise avec ce dernier dans son très michelangelesque Saint-Augustin guérissant les infirmes (1550) conservé au Musei Civici de Vicence.

C’est donc là où le bât blesse : les trois artistes en présence ne sont pas de la même génération et n’ont pas accumulé le même prestige ni le même capital réputationnel. Titien est né en 1488, Tintoret en 1518 et Véronèse en 1528. Autrement dit, le premier a 50 ans quand le deuxième se lance dans la carrière de peintre et 60 ans quand c’est au tour du dernier. Par conséquent, si compétition il y a, elle doit forcément sétablir à partir des années 1540, dans le cas de Tintoret, voire 1550 dans le cas de Véronèse. C’est d’ailleurs ce que reconnaissent implicitement les commissaires dans le catalogue d’exposition (p. 16) : « C’est à ce moment, écrivent-ils, entre 1545 et 1594, année de la mort de Tintoret, que ce contexte de noble rivalité entre les artistes permit à l’école vénitienne de connaître une période d’une exceptionnelle richesse. » Or, comment se fait-il que nous trouvons dans cette exposition des tableaux bien antérieurs ? La Femme aux miroirs de Titien date de 1515, Le Transport du Christ date de 1520, l’Autoportrait de Sovaldo date de 1525, le Saint-Jérôme pénitent très giorgionesque de 1531, etc.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier qu’au XVIe siècle à Venise, la rivalité entre les peintres n’est jamais que le corollaire de la rivalité qui existe entre les différentes confréries religieuses et que ces dernières utilisent le prestige des peintres pour affirmer et célébrer leur propre grandeur. Disposant de ressources considérables, elles cherchent à s’assurer la collaboration des plus grands et c’est à cette fin qu’elles organisaient des concours pour départager les meilleurs. À cette occasion, chaque peintre est tenu, non seulement de produire un modèle réduit (dessin ou esquisse), mais aussi de s’engager sur des délais rapides et une somme forfaitaire. Si Tintoret n’avait pas (avant Mammouth) écrasé les prix, jamais nous n’aurions son Saint Roch au centre du plafond de la salle du Conseil de la Scuola Grande di San Rocco.

Les concours de peinture qui avaient lieu à Venise peuvent donc fournir une voie d’entrée royale pour mesurer la compétition à laquelle les artistes se livraient. Mais, dans ce cas, il ne faut pas perdre de vue non plus qu’ils sont organisés pour confier à un peintre la décoration d’un bâtiment public, d’une chapelle religieuse, bref quelque chose de colossal, qui ne peut se voir qu’in situ. Or, mis à part deux tableaux conservés au Louvre – La Résurrection de la fille de Jaïre de Véronèse, qui a pu servir de modello pour une peinture destinée à la chapelle Avanzi de l’église San Bernardino à Vérone, et saint-Marc couronnant les vertus théologales peint pour le plafond de la salle de la Boussole au palais des Doges –, les commissaires de l’exposition nous présentent une variété de portraits privés, de tableaux de dévotion, de scènes animalières et de nus féminins, pour lesquels il n’existait pas de concours. C’est pour cela – on ne le dira jamais assez – qu’il est nécessaire de se déplacer à Venise pour prendre le pouls de cette rivalité car les œuvres produites à l’issue de ces compétitions souvent féroces sont restées sur place et ne voyagent pas.

On trouvera cependant de magnifiques pièces au cours de cette exposition. Le Christ s’adressant à une femme à genoux de Véronèse (Londres) ci-dessus, La Vénus au miroir de Titien (Washington), Suzanne et les vieillards du Tintoret (Vienne), ainsi que tous les tableaux du Prado sont de ceux-là et justifient à eux seuls plusieurs visites (pour ma part, j’en suis à ma troisième). Mais le plaisir qu’on éprouve à découvrir ces chefs d’œuvre est aussitôt contrebalancé par l’absence de surprise lié à certaines pièces que l’on revoit pour la énième fois ! Jamais des conservateurs n’auront autant fait preuve d’un manque d’imagination dans les prêts sollicités auprès des grands musées ! On aurait aimé voir Le Miracle de l’esclave que Tintoret peint en 1548, œuvre qui produit un grand fracas sur la scène vénitienne et qui lui permet de clouer le bec à tous ses détracteurs ! Mais à la place, nous avons droit aux Tentations de saint Antoine de Véronèse (une œuvre commandée pour la cathédrale de… Mantoue) ou au portrait en pied d’Iseppo da Porto des Offices.

Ce sont toujours les mêmes tableaux qui voyagent, et toujours les mêmes notices catalographiques qui alimentent les mêmes catalogues d’exposition.

Pour bien comprendre ce que je veux dire, examinons d’un peu plus près la répartition des œuvres. Sur les 85 tableaux exposés, 15 appartiennent aux collections du Louvre, 70 ont fait l’objet d’une demande de prêt, ce qui est considérable, reconnaissons-le. Mais le quart des tableaux empruntés l’ont déjà été ces cinq dernières années pour de précédentes expositions consacrées à la peinture vénitienne ou italienne. En voici la liste, en suivant le parcours de l’exposition :

1. Les Tentations de saint Antoine (Caen) a déjà été présentée lors de l’expo « Véronèse Profane » à Paris en 2004 et « Splendeur de Venise » à Caen en 2006.

2. Agostino Barbarigo (Claveland) a déjà été présentée lors de l’expo « Véronèse Profane » à Paris en 2004.

3. Iseppo da Porto et son fils Adriano de Véronèse (Florence) a déjà été présentée lors de l’expo « Véronèse Profane» à Paris et « Miroirs du temps » à Rouen en 2006

4. Livia da Porto et sa fille Porzia de Véronèse (Florence) a déjà été présentée lors de l’expo « Miroirs du temps » à Rouen en 2006.

5. Clarice Strozzi (Berlin) a déjà été présentée lors de l’expo «Titien, le pouvoir en face » à Paris en 2006.

6. Saint Menna chevalier (Modène) a déjà été présentée lors de l’expo « Véronèse Profane » à Paris en 2004.

7. La Dernière Cène de Tintoret (Paris, église saint François-Xavier) a déjà été présentée lors de l’expo « Reflets de Venise » à Caen en 2004.

8. Cupidon avec deux chiens (Munich) a déjà été présentée lors de l’expo « Véronèse Profane » à Paris en 2004.

9. Suzanne et les vieillards de Bassano (Nîmes) a déjà été présentée lors de l’expo « Splendeur de Venise » à Caen en 2006.

10. Atalante et Meleagre (Boston) a déjà été présentée lors de l’expo « Véronèse Profane » à Paris en 2004.

11. Acteon et Diane a déjà été présentée lors de l’expo «Véronèse Profane » à Paris en 2004.

12. Jupiter et une femme nue a déjà été présentée lors de l’expo « Véronèse Profane » à Paris en 2004.

13. Mars et Vénus de Véronèse (Turin) a déjà été présentée lors de l’expo « Véronèse Profane » à Paris en 2004.

14. Diane découvrant la grossesse de Callisto de Schiavone a déjà été présenté lors de l’expo « Splendeur de Venise » à Caen en 2006.

15. Tarquin et Lucrèce de Titien (Bordeaux) a déjà été présenté lors de l’expo « Splendeur de Venise » à Caen en 2006.

16. Persée et Andromède de Véronèse (Rennes) a déjà été présentée lors de l’expo « Splendeur de Venise » à Caen en 2006.

17. Danaé de Tintoret (Lyon) a déjà été présentée à « Splendeur de Venise » à Caen en 2004.

Ndlr : Si j’avais voulu être très méchant, j’aurais pu prendre le catalogue de l’exposition « Le Siècle de Titien », présentée au Grand Palais en 1993. On aurait atteint un pourcentage proche de 50%.

Enfin, s’agissant du parcours de l’exposition, force est de convenir que celui-ci est d’une extrême platitude. Que trouve-t-on en effet? Une section sur les portraits, une section sur le débat concernant le paragone entre la sculpture et la peinture (débat qui date en fait davantage de l’époque de Titien et Giorgione que de l’époque de Tintoret et Véronèse), une section fourre-tout sur le « sacré et le profane », une section sur la peinture animalière (ça, c’est plutôt original), une section sur les « nocturnes sacrés » et une dernière section qui se conclut – comme pour l’expo Courbet – sur les nus féminins (ça, c’est pour vous donner envie de revenir) ! Mais suivons justement ce parcours d’un peu plus près, vous allez comprendre mon étonnement et les choix non moins discutables des commissaires…

Dès le départ, ça commence très fort. Le spectateur est introduit dans l’exposition avec un décalque du banquet musical des Noces de Cana (restée dans la salle des Etats) et un texte de présentation qui dit ceci : « Selon la tradition, Véronèse s’est représenté au centre des Noces de Cana en compagnie de Tintoret, Bassano et Titien, dans une scène de musique où chaque peintre s’exprime avec son instrument tout en s’unissant aux autres dans un concert harmonieux. Cette image de la noble rivalité entre les artistes introduit le propos de l’exposition qui souhaite comparer le style et l’esprit des principaux peintres de Venise depuis les années 1540 jusqu’à la fin du siècle. »

Pour comprendre ma surprise, il est nécessaire de revenir 17 ans en arrière. Le 16 novembre 1992, le Musée du Louvre présentait au public Les Noces de Cana enfin restaurées. Pour accompagner cet événement, le musée publiait un catalogue d’exposition intitulé : Les Noces de Cana : un œuvre et sa restauration (Paris, RMN, 1992). Si l’on ouvre ce catalogue à la page 241, on peut lire ceci : « À cet intérêt manifeste de l’artiste pour les musiciens et leurs attributs, rien cependant ne peut être ajouté qui légitime l’idée que Véronèse tient la viole dans le concert des Noces. »

Que les conservateurs du Louvre n’aient pas le temps de lire tout ce qui se publie sur Véronèse, c’est quelque chose que je peux volontiers admettre – encore qu’ils soient payés pour cela quand ils préparent une expo –, mais qu’ils ignorent sublimement ce que produisent leurs collègues, voilà qui surprend, surtout quand les commissaires de l’exposition – à savoir Vincent Delieuvin et Jean Habert – rappellent dans leur catalogue les nombreuses expositions consacrées à la peinture vénitienne qui ont précédé celle-ci et prétendent, avec beaucoup d’aplomb, que la leur profite des derniers acquis de la recherche « sans négliger l’héritage des grandes études sur ces peintres ».

Pareillement, la présentation qui est faite des portraits est très schématique, voire égarante ! On nous présente d’abord six portraits de nobles vénitiens : trois hommes et trois femmes. Analysant la somme des éléments qui composent ces portraits (visage, expression, posture, décors et accessoires), les commissaires observent une différence très nette entre les portraits masculins – avec fenêtre ouverte sur l’extérieur – et les portraits féminins – centrés sur l’intérieur du foyer. Cette opposition, qui serait parfaitement stabilisée, serait également homologue à l’opposition entre le politique, associé au masculin, et le domestique, associé au féminin. Jérémie Koering : « Alors que le motif de la fenêtre est très fréquent dans le portrait masculin de la deuxième moitié du XVIe siècle, il est généralement absent dans le portrait féminin. Dans la très grande majorité des portraits féminins, le modèle se présente sur un fond inarticulé ou dans un intérieur qui ne comporte aucune ouverture sur le dehors. (…) Cette localisation du portrait féminin a donc pour fonction de rappeler le lien de la patricienne avec la famille et la maison » (p.176). Il est vrai que les six portraits sélectionnés ici accréditent cette idée : on observe, par exemple, une scène de bataille navale à l’arrière plan du Portrait de l’Amiral Sebastiano Venier qui fournit sans aucun doute un élément biographique permettant de préciser la fonction sociale du modèle. Mais quiconque a visité le Palais des doges, sait bien que les dernières galeries présentent une succession de portraits masculins qui, dans leur écrasante majorité, se détachent sur un fond noir inarticulé. Et il serait facile d’isoler, dans la production du Titien (sans compter dans celle du Tintoret), des portraits d’hommes illustres ne comportant pas d’ouverture sur l’extérieur, qu’il s’agisse du Chevalier à l’horloge (Madrid), du Roi de Malte (Florence), de Frédéric de Gonzague (Madrid) ou de Francesco Maria della Rovere (Florence). À l’inverse, des portraits féminins reproduisent le motif de la fenêtre, tel celui d’Éléonore de Gonzague (Florence),

Isabelle de Portugal (Madrid), Lavinia avec la corbeille de fruits (Berlin) ou La Sultane rousse (Sarasota), et ce motif n’est pas seulement présent chez les femmes de pouvoir, comme on pourrait l’objecter, mais aussi chez certaines femmes anonymes, telle la Femme devant un paysage avec un arc-en-ciel ou cette Femme à la pomme issue de l’atelier du Titien.

Les autres sections thématiques ne nous apprennent pas grand-chose. À vrai dire, il n’y a pas débat entre Titien, Tintoret et Véronèse sur les mérites respectifs de la peinture et de la sculpture. Tous sont d’accord pour proclamer la supériorité de la première sur la seconde. Par conséquent, les reflets qui apparaissent dans leurs tableaux, sous forme de miroirs convexes ou de cuirasses en acier poli, sont moins le prolongement d’un débat (fort ancien) sur le paragone, que l’affirmation de la maîtrise d’une technique conquise sur les peintres flamands avec lesquels nos trois peintres rivalisent. La section consacrée aux concours à Venise est un copier-coller de la précédente exposition sur le « Paradis » de Tintoret, ce qui fait que nous déconseillerons l’achat du catalogue d’exposition qui, à certains endroits, ne semblera qu’une vague resucée de l’article de Jean Habert : voyez les pages 70 à 101 du présent catalogue (Paris, Hazan, 2009) et comparez-les à celles du Paradis de Tintoret, un concours pour le palais des Doges (Paris, 2006, 5 Continents, p.17-65).

La section consacrée aux nocturnes sacrés laisse infiniment songeur, surtout quand on observe la présence de scènes diurnes au milieu de scènes nocturnes. Le Transport du Christ du Titien (1520) que l’on voit ci-dessus n’est pas du tout une scène nocturne: au contraire, comme le dit la base Atlas, produite par les conservateurs du Louvre, « la lumière du soleil couchant éclaire la scène à l’horizontale »… Idem pour les saint Jérôme : ceux de Bassano et de Véronèse n’ont pas lieu pendant la nuit. Les commissaires auraient été mieux inspirés de faire venir les San Lorenzo du Titien qui, eux, sont vraiment des nocturnes.

On s’étonnera enfin de voir le parcours de l’exposition balisé par des citations de Vasari qui, comme on le sait, considérait l’école florentine comme éminemment supérieure à l’école vénitienne. C’est comme si, toute chose étant égales d’ailleurs, on s’avisait d’expliquer la sophistique à partir des dialogues de Platon !

Bref, tout cela nous montre qu’il ne suffit pas de juxtaposer des tableaux pour faire une exposition. Il est d’un certain point de vue étrange que des conservateurs, soucieux de nous renseigner sur la rivalité qui régnait à Venise, cèdent ici à une forme d’oisiveté qui consiste à ne rien produire intellectuellement de neuf sous le soleil. Mais ce n’est pas parce que, cette fois-ci, la montagne a accouché d’une souris qu’il faut pour autant bouder Titien, Tintoret, Véronèse et Bassano et ne pas retourner au Louvre. Au contraire, faites comme moi, allez-y, mais muni de votre petite boîte à outils, sans chercher à prendre pour argent comptant tout ce qu’on essaiera de vous faire avaler.

samedi 10 octobre 2009

Armida de Vivaldi à Pleyel

Dans la seconde édition entièrement revue et augmentée de sa Biographie universelle des musiciens, le célèbre musicographe François-Joseph Fétis n’a besoin que d’une phrase pour caractériser la contribution de Vivaldi à l’opéra : « Vivaldi, dit-il, fut aussi un laborieux compositeur de musique dramatique. » Reconnaissons que Fétis ne recense que 28 opéras sur les 48 que nos connaissances actuelles ont permis d’identifier (et sur les 94 que Vivaldi lui-même prétendait avoir composés). Mais une chose est certaine, Fétis aurait été encore plus sévère à l’encontre du Prêtre roux s’il avait eu entre les mains les partitions d’Armida, le neuvième opéra de Vivaldi, créé le 18 février 1718 pour le Teatro San Moisè de Venise (voir dessin plus haut).

On ne peut pas imaginer en effet musique plus pauvre. Ce sont, au total, 3h35 d’ennui pour, à tout casser, cinq minutes de plaisir. J’en veux pour preuve l’accueil réservé du public : le concert commençant à 20h00, ce n’est seulement qu’à 22h10, au cours du deuxième acte, que le premier air a été applaudi. Bravo à Martin Oro qui nous aura tirés de l’engourdissement vers lequel on s’acheminait tout à fait.

Pourtant, ce ne sont pas les interprètes qui posaient problème car ils étaient, dans l’ensemble, remarquables : Sara Mingardo, ma contralto préférée, qui était ce soir à moins d’un mètre de moi, avait le rôle-titre ;

Romina Basso, époustouflante vivaldienne dans Ercole sul termodonte, avait le rôle d'Adrasto, et Furio Zanasi, que j’ai pu trouver plus inspiré dans Monteverdi que dans Vivaldi, interprétait celui du Calife.

Mais force est de constater que le talent des interprètes, aussi brillants fussent-ils, ne peut pas s’exprimer sur une musique aussi plate. Pourtant, on le sait, Vivaldi concevait ses opéras avant tout comme une démonstration du beau chant et les airs qu’il composait visaient prioritairement à mettre en valeur la voix des chanteurs, pas du tout à ménager le sens de l’action qui était, en effet, le cadet des soucis de Vivaldi, comme l’avait très bien compris Fétis. Pas étonnant non plus que René Jacobs, qui prend plaisir à se définir comme un « librettologue » (voyez le livre que lui consacre Nicolas Blanmont, Prima la musica, Prime le parole, paru cette année chez Versant sud) se détourne de cette musique.

Si Rinaldo Alessandrini s’y intéresse, c’est – selon l’hypothèse la plus probable – parce que les éditions Naïve ont, depuis quelques années maintenant, l’objectif de publier l’intégrale des opéras de Vivaldi. C’est ainsi qu’elles missionnent, à tour de rôle, des chefs comme Jean-Christophe Spinosi, Alessandro di Marchi, Federico Maria Sardelli, etc., pour s’acquitter de cette tâche herculéenne. On peut regretter ce choix, alors que personne ne s’avise de publier l’intégrale des opéras d’Alessandro Scarlatti dont la musique est, à mon sens, infiniment plus belle, plus riche et plus inventive que celle de Vivaldi.

Une chose est sûre, je n’achèterai pas Armida quand le disque sortira, malgré la présence de la grande Sara Mingardo, à qui j’ai pu dire tout le bien que je pensais :

Elle a toujours le timbre aussi exquis, c’est une grande musicienne, mais, par rapport à l’Armida de Händel que les Parisiens ont pu voir la semaine précédente, celle de Vivaldi n’avait aucun air de caractère, sauf peut-être le dernier air avec les cors. Cela s’explique en partie par le livret : Giovanni Palazzi ne s’est pas intéressé à l’épisode le plus saillant de la Jérusalem délivrée, celui où la magicienne enlève Renaud dans son palais, ni à celui où ses deux chevaliers viennent le délivrer, mais à un épisode plus obscur où, abandonnée par Renaud, elle médite sa vengeance et se rend à Gaza pour enrôler les troupes du roi d’Égypte qui y stationnent.

La direction de Rinaldo Alessandrini, qui nous avait séduit dans Händel, nous aura cette fois assez grandement déçu. Ça manquait d’énergie, de contrastes, de relief et, d’un mot qui les résume peut-être tous à la fois, de vision. Pas étonnant non plus, si le choix de l’œuvre a été imposé au chef italien.

Il faut dire aussi que Laurent Bayle n’a pas fait un cadeau aux musiciens du Concerto Italiano en programmant cet opéra dans la gigantesque salle Pleyel qui peut être fatale au son d’une formation baroque, tout particulièrement quand elle compte peu d’instrumentistes, comme c’était le cas ce soir : 19 musiciens, si on inclut les deux cornistes, limités à quelques parties. Autrefois, tous les opéras de ce genre étaient donnés à la Cité de la musique ; mais depuis que la salle Pleyel et la Cité de la musique sont dirigées par la même personne, tous les opéras et tous les oratorios baroques ont migré rue du Faubourg Saint-Honoré. Cette année, Giulio Cesare, Le Messie, King Arthur, la Passion selon saint Jean, Le Couronnement de Poppée etc., seront représentés à Pleyel où le prix des places est nettement plus élevé et la jauge inadaptée. Alors, plutôt que de programmer à prix d’or des concerts où le public renâcle à venir, au point qu’on est obligé de brader en catastrophe les places de 1ère catégorie à 20 euros et, quand ça ne suffit pas, de remplir la salle à grand renfort d’invitations, pourquoi ne pas programmer directement les concerts baroques à la Cité de la Musique où, en raison des prix, le public vient plus nombreux et où – ce n’est pas rien – l’acoustique convient idéalement à ce type de concert ?

lundi 5 octobre 2009

Fan de...

Joie, joie, joie, pleurs de joie, le disque est sorti!

vendredi 2 octobre 2009

Rinaldo au Théâtre des Champs-Elysées

Rinaldo n’est pas seulement le premier opéra de Händel donné à Londres, c’est aussi le premier opéra en langue italienne composé pour la scène londonienne, laquelle n’avait connu jusqu’alors que des pastiches ou des adaptations. Aaron Hill, qui venait de prendre la direction du Queen’s Theater en 1710, avait commandé à celui qui n’était encore que Kapellmeister à la cour de Hanovre un opéra fabuleux qui devait produire le maximum d’effets en utilisant la machinerie nouvellement installée dans le théâtre. Händel et Hill s’étaient alors mis d’accord pour tirer le sujet de la Jérusalem délivrée du Tasse et confier la réalisation du livret au poète Giacomo Rossi.

Cela a beau être un des premiers opéras du maître, ce qui est fascinant, c’est que tout est déjà en place : le génie mélodique, qui est vraiment la marque de fabrique de Händel, la luxuriance et le foisonnement des idées musicales, la justesse dans tous les registres. On pourra se former une idée de la richesse et de la subtilité de l’orchestre avec la bataille que l’on trouve à l’acte III.

L’opéra a tout de suite fait sensation à sa création. Plusieurs raisons à cela : les magnifiques effets induits par la machinerie, le son de l’orchestre rempli de tonnerre et d’éclairs, d’illuminations et de feux d’artifices, la volée de moineaux lâchés pendant le célèbre air d’Almirena, l’évidente qualité des chanteurs – Händel avait engagé le grand castrat Nicolini et la soprano Francesca Vanini Boschi qui avait déjà remporté un succès à Venise dans Agrippina –, et enfin la reprise d’airs célèbres qui étaient déjà des tubes, tels le Lascia ch’io pianga qui est un calque du Lascia la spina tiré du Trionfo del tempo e del disinganno ou l’air des sirènes qui dérive du Quando invita de l’opéra Agrippina.

À l’origine, il n’était pas question que j’aille voir ce soir Rinaldo car, comme je m’en étais amèrement plaint il y a quelques mois, la redoutable Sonia Prina avait été choisie pour en interpréter le rôle-titre. Pourtant j’adore Rinaldo, mais pas au point, tout de même, d’assister impavide au massacre de cet opéra par la chanteuse qui a le plus horrible vibrato de la planète et pour laquelle tous les directeurs de théâtre déploient, pour une raison que je ne m’explique pas, le tapis rouge.

Tout aurait dû en rester là si, quelques mois plus tard, mon ami David, connaissant mon aversion pour Sonia Prina, ne m’avait pas envoyé un mail pour me signaler 1) que la chanteuse annulait son concert et 2) que c’était finalement Varduhi Abrahamyan – qu’il venait de découvrir dans Zaira de Bellini– qui allait la remplacer à l’automne. Ne connaissant pas cette dernière, je ne savais donc pas ce qu’elle valait, mais j’avais au moins la garantie absolue qu’elle ne pourrait pas être pire que Sonia Prina.

Varduhi Abrahamyan

À ce moment-là, nous étions en plein été, et il était malheureu- sement trop tard pour acheter deux places supplémentaires. Mais à la réouverture des caisses le 30 août dernier, alors que j’étais en train de cueillir des mûres en Lozère, je n’ai donc pas perdu une minute pour interrompre ma cueillette et foncer à Saint-Chély vers la première cabine téléphonique.

Rinaldo est, comme je l’ai dit, un opéra féerique. Si le rôle-titre de cet opéra doit être confié à quelqu’un comme Sonia Prina, on perd alors tout le bénéfice du merveilleux ; on passe du sensationnel à l’insignifiant, du plaisir à la torture et, pour finir, du rêve au cauchemar. Rien de tel, en revanche, avec Varduhi Abrahamyan qui – levons le suspens tout de suite – aura été à été à la hauteur du rôle. Il s’agit d’une jeune chanteuse qui s’est déjà illustrée dans Ariodante (avec le rôle de Polinesso), qui n’a peut-être pas encore assez d’assurance et de prestance sur scène, mais qui possède de magnifiques couleurs et une belle agilité vocale, comme l’exige l’air Venti, turbini, qui conclut le premier acte de l’opéra.

On ne peut pas en dire autant, en revanche, de Maria Grazia Schiavo qui a toujours le timbre aussi ingrat, aussi acide. En plus d’être dotée d’un méchant organe, cette chanteuse n’a vraiment pas de chance... Chaque fois (ou presque) que je la vois sur scène, c’est pour chanter des rôles que Cecilia Bartoli a interprétés avant elle. Et comme elle n’a ni le moelleux, ni la subtilité, ni les coloratures, ni le sens des nuances de sa compatriote, la comparaison lui est, à chaque fois, fatale, surtout dans le Lascia ch’io piango. Elle s’en tire un peu mieux avec Bel piacer (capturé dans la basilique de Beaune cet été) et Augellati che cantate, l’un des plus célèbres airs de l’opéra dans lequel Händel fait concerter la voix avec la flûte dans un air qui, bien avant Va tacito, s’apparente à une véritable joute musicale.


Karina Gauvin, qui aurait pu interpréter le rôle d’Almirena (après tout, nous l’avions bien entendue au mois de mars dernier chanter Laschia ch’io piango dont voici un extrait) interprétait ce soir celui de la magicienne Armida qui s’emploie à détourner Rinaldo de sa fiancée et lui apparaît sous les airs d’Almirena.

Le rôle lui allait à merveille et, naturellement, c’est avec son Furie terribili qu’elle m’a fait le plus… terrible effet. Voilà un extrait de cet air, mais sans Karina Gauvin... Et c’est Inga Kalna qu’on entend dans l’enregistrement de René Jacobs.

Côté homme, c’était parfait aussi. La basse Alain Buet avait assez de souffle pour se tirer d’un air aussi difficile que Sibilar gli angui qui, au moins, aura été interprété encore plus presto que chez Jacobs. Mais c’est surtout Christophe Dumaux qui m’aura le plus impressionné. Il interprétait le rôle de Goffredo, alors qu’avec Jacobs, il n’était cantonné qu’au petit rôle d’Eustazio. J’adore ce chanteur, il a une facilité incroyable, un dynamisme déconcertant, une souplesse et une fluidité parfaite dans le chant, et assure très bien le fondu entre la voix de tête et la voix de poitrine. J’espère le revoir en février prochain dans Giulio Cesare aux côtés de Bartoli. La distribution n’est pas encore totalement arrêtée pour Ptolémée, un rôle dans lequel il excelle, mais on prie très fort pour que ce soit lui qui sorte du chapeau de Christie ! Voilà ce qu’il aurait donné dans Venti turbini s’il avait interprété ce soir le rôle-titre :

Il convient enfin de terminer sur le chef, Ottavio Dantone qui dirigeait au clavecin son Accademia Bizantina. Son Rinaldo est l’un des plus « ornés » que j’ai vus. Tous les chanteurs ont pris d’énormes risques et produit d’admirables da capo, y compris Schiavo, qui a réussi à faire du neuf avec du vieux ou du déjà 1000 fois entendu. Le problème, quand on voit un opéra comme celui-ci, c’est qu’on ne sait jamais si les ornements sont à l’initiative du chanteur ou du chef qui les a fixés sur la partition. On sait, par exemple, que c’est René Jacobs qui écrit tous les ornements, sauf pour Lawrence Zazzo, le seul chanteur à qui il laisse carte blanche. Qui furent les auteurs des ornements ce soir ? Difficile à dire. Retenons qu’ils n’étaient pas seulement étourdissants, mais très inventifs et très beaux, ce qui est loin d’être toujours le cas. Bravo a tutti.

De gauche à droite : Maria Grazia Schiavo (Almirena), Varduhi Abrahamyan (Rinaldo), Christophe Dumaux (Goffredo + Eustazio), Ottavio Dantone (dir.), Karina Gauvin (Armida) et Alain Buet (Argante).